Transitions & Energies
La commission européenne à Bruxelles

La faillite de la politique énergétique européenne


En l’espace de quelques mois, le choc gazier et la crise ukrainienne ont démontré aux Européens la fragilité de leur système énergétique, leur perte de souveraineté et la faillite totale d’une stratégie inspirée par l’Allemagne. Ils ne peuvent plus tergiverser et doivent en changer totalement. Cela signifie notamment le retour du nucléaire. Article paru dans le numéro 12 du magazine Transitions & Energies. Par Étienne Beeker.

A l’heure où ces lignes sont écrites, la Russie vient d’envahir l’Ukraine et l’issue du conflit est incertaine. Cette invasion se surajoute au choc de prix du gaz en Europe qui a débuté au mois de juin 2021 et la rendait déjà démunie par son ampleur similaire à celle du choc pétro- lier de 1973. «La guerre en Ukraine n’est pas seulement un moment charnière pour l’architecture de sécurité en Europe, mais aussi pour notre système énergétique. Elle a rendu notre vulnérabilité cruellement flagrante», a été obligée de reconnaître la commissaire européenne chargée de l’énergie, Kadri Simson, le 28 février.

Les causes de cette invasion sont profondes et l’énergie en est exclue (hormis peut-être les richesses minières du Donbass, en particulier charbonnières, qui peuvent présenter un certain attrait). Mais l’énergie est au centre de toutes les préoccupations, car le choc gazier a créé une situation propice à Vladimir Poutine pour avancer ses pions sur la question ukrainienne, la Russie assurant 40% de la consommation de gaz du Vieux Continent, dont 15% transite par l’Ukraine, avec la plus grande incertitude sur les livraisons à venir. Les raisons conjoncturelles du choc gazier ont été bien analysées : reprise économique post-Covid en Asie couplée à des problèmes techniques dans diverses installations. Mais une autre cause, moins avancée, est liée au déficit de production nucléaire en Europe à la suite des problèmes techniques sur le parc français et au déclassement des tranches en Allemagne, sans parler de l’arrêt de diverses centrales à charbon en Europe. Sur une année, ce sont plus de 200 TWh qui manquent à l’appel, une énergie d’un ordre de grandeur similaire à celle que produiraient des centrales à gaz alimentées par le gazoduc Nord Stream 2.

L’europe toujours plus dépendante du gaz russe

À la suite de l’invasion, les prix ont encore augmenté pour dépasser les 100 €/MWh. Ils pourraient atteindre des niveaux extraordinaires si la Russie décidait de stopper toutes les exportations en réponse aux sanctions prises par les Européens à son encontre. «Bienvenue dans un monde nouveau, où [ils] vont devoir payer 2 000 euros pour 1 000 m3 de gaz», a averti le 22 février l’ancien président Dmitri Medvedev.

Le choc est extrêmement sévère et si les Européens se ras- surent en affirmant que les stocks de gaz, pourtant bien vides, suffiront à finir de passer un hiver particulièrement clément, la situation peut devenir très compliquée si, comme de nombreux experts le pensent, cette crise est faite pour durer. Elle a en effet des causes structurelles profondes relatives à l’organisation du secteur énergétique européen et en particulier électrique. Les gouvernements, déboussolés, découvrent que la patiente construction depuis trente ans d’un grand marché de l’électricité puis du développement massif des énergies renouvelables (EnR), censé l’affranchir des énergies fossiles, a paradoxalement rendu l’Europe plus dépendante du gaz et donc des humeurs de son fournisseur russe, qui en a toujours fait une arme géopolitique.

L’organisation du secteur électrique européen percutée par la crise

Les étapes de cette construction sont rappelées ici pour mémoire. Jusque vers 1980, l’organisation du secteur électrique reposait dans la plupart des pays d’Europe sur des monopoles, les plus à même de gérer des grosses infrastructures de réseau ou de production avec des centrales à charbon, hydrauliques ou nucléaires. La découverte de gisements de gaz –déjà lui– en mer du Nord a changé la donne. La mise au point de centrales à gaz, plus performantes, moins intensives en capital et en personnel, et la volonté de Margaret Thatcher, ont ouvert la voie à la libéralisation du secteur au Royaume-Uni – libéralisation qui s’est ensuite étendue à toute l’UE par application de la doctrine communautaire. Un grand marché de l’électricité devait s’accompagner d’une meilleure gestion, d’une résorption des surcapacités et donc d’une baisse des prix pour les consommateurs, les fournisseurs étant mis en concur- rence dans le marché de détail.

En 2008, face à la crise financière mais aussi énergétique (le baril de pétrole atteint 145 $), l’Europe réagit avec sa directive dite «3 x 20» qui fixe d’ambitieux objectifs de développement d’EnR et d’efficacité énergétique, censés par une «relance keynésienne verte» la protéger contre les variations du prix des hydrocarbures tout en étant climatiquement vertueux. Cette politique est inspirée par l’Allemagne qui avait entamé sa propre transition énergétique fondée sur l’arrêt du nucléaire et son remplacement par des EnR et des centrales au gaz en complément. Son approvisionnement en gaz sera assuré par le gazoduc Nord Stream 1, mis en service en 2011, et par la construction d’un deuxième gazoduc, Nord Stream 2, décidée peu après. L’ancien chancelier SPD Gerhard Schröder, une des chevilles ouvrières de cet accord, est encore à la date d’aujourd’hui à la tête du consortium essentiellement germano-russe qui le gère. La structure de marché est conservée car bien adaptée au développement du gaz, tandis que des aménagements hors marché sont ajoutés afin de permettre l’intégration des EnR, comme les tarifs d’achat.

Par un curieux retournement de l’histoire, les Britanniques, dont les réserves de gaz sont en voie d’épuisement, ont révisé leurs règles de marché en 2014, en particulier pour pou- voir développer du nucléaire, une énergie qu’ils jugent indispensable à l’atteinte de leurs objectifs climatiques. D’abord opposée, la Commission européenne a fait volte-face, ce qui n’a pas été suffisant pour empêcher le Brexit.

L’impasse de la «diplomatie gazière» allemande

L’invasion de l’Ukraine ébranle et va sans doute mettre à bas la stratégie énergétique allemande qui reposait sur la «diplomatie gazière», elle-même héritée de l’Ostpolitik chère au SPD aujourd’hui au pouvoir et du «changement par le commerce» (Wandel durch Handel). Cette dernière aura peut-être connu son acmé avec le déplacement surréaliste d’Annalena Baerbock, la ministre des Affaires étrangères éco- logiste, à Kiev le 17 janvier dernier dans une Ukraine encerclée par les blindés russes. Alors que son interlocuteur attendait des armes, cette dernière lui proposait de l’aider à produire de l’hydrogène vert, ne faisant par là qu’appliquer le contrat de coalition SPD-FDP-Verts signé trois mois plus tôt (les passages concernant l’Ukraine et la Russie ne parlent que d’aide au développement grâce aux EnR et à l’hydrogène et sont d’un angélisme déconcertant). À l’heure où ces lignes sont écrites, l’Allemagne vient d’annoncer des révisions déchirantes de sa politique énergétique : blocage de Nord Stream 2, annonce de la construction de deux terminaux LNG (gaz naturel liquéfié) alors qu’Angela Merkel s’y était toujours opposée, remise en cause du plan d’arrêt des centrales à charbon (par le ministre de l’Économie écologiste Robert Habeck!), mise au ban de Gerhard Schröder, etc. Même la prolongation du fonctionnement des dernières centrales nucléaires n’est plus taboue.

Par ailleurs, l’Allemagne vient de débloquer 100 milliards d’euros sur un fonds spécial afin de moderniser son armée. Il est très probable et souhaitable que le virage à 180 ° qu’opère l’Allemagne s’étende aux autres pays européens. Le Premier ministre belge a ainsi déclaré que «nous vivons dans un tout autre monde que le mois dernier» et que «tous les pays revoient leur stratégie énergétique. Nous y travaillons également», ce qui peut s’interpréter entre autres comme la remise en cause de la sortie du nucléaire civil actée pour 2025. La France avait déjà annoncé la prolongation du fonctionnement de ses propres centrales à charbon dont l’arrêt était prévu en 2022 et le lancement de la construction de six EPR au moins. En attendant, elle doit mener une réflexion approfondie en vue de réduire la durée des arrêts pour maintenance des tranches nucléaires afin d’améliorer leur disponibilité et lancer dès que possible les opérations de jouvence (grand carénage).

Pas de solution sans une refonte totale de la politique énergétique

Les gouvernements et les médias ont découvert la «marginalité gaz» du prix de gros du kWh électrique, les parcs européens étant interconnectés par le grand marché qui a été créé. La tarification a été incriminée alors qu’elle s’inscrit dans la logique de ce marché. Pour parer le choc de prix, les gouvernements semblent n’avoir eu en tête que de protéger les consommateurs par des baisses de taxes, un blocage des prix ou encore la distribution de chèques énergie pour les plus précaires. En France, le coût est estimé à plus de 20 milliards d’eu- ros pour le gaz et l’électricité (le chiffre exact n’a pas été évalué). La plupart des pays ont toutefois répercuté une partie significative de la hausse aux consommateurs. Ces mesures ont plusieurs effets pervers. Elles n’incitent pas à la nécessaire réduction de la consommation, elles creusent les dettes pour in fine enrichir Gazprom dont les résultats n’ont jamais été aussi bons et elles n’agissent pas en faveur de la réduction des émissions de CO2. Cela rappelle que la question sociale et la sécurité d’approvisionnement l’emportent sur toute autre considération, y compris celle du climat.

Mais pour l’instant, peu de critiques se font entendre sur la politique européenne de l’énergie qui a pourtant failli sur tous les plans. La promesse de prix bas pour les consommateurs n’a été tenue ni pour les ménages atteints dans leur pouvoir d’achat, ni pour les industriels qui voient leur compétitivité menacée face à leurs concurrents opérant dans des oasis où l’énergie est à bas prix (Asie, États-Unis). Sur le plan du climat, le marché de l’ETS dont les prix sont à un niveau très élevé (plus de 90 €/tonne CO2), a montré son inefficacité à court terme car il n’a pas dissuadé les producteurs de recourir au charbon face à un gaz hors de prix ; mais aussi depuis sa création car l’Union européenne reste pour les trois quarts dépendante des énergies fossiles, et si ses émissions de CO2 ont baissé, elle le doit surtout à sa désindustrialisation. Pour finir, la sécurité d’approvisionnement du continent est menacée à court terme et le développement des EnR et des batteries a créé de nouvelles dépendances en matériaux stratégiques comme les terres rares, le lithium, le cobalt, le cuivre, etc. (voir page 41). La politique énergétique européenne qui promettait à la fois une énergie compétitive, un système plus sûr et vertueux du point de vue climatique est discréditée par cette crise en manquant ces trois buts à la fois.

La voie allemande a conduit à un enchaînement de fermetures de centrales nucléaires et au charbon dans un mouvement qui s’étend à l’Europe (France Stratégie a évalué à 110 GW sur 550 GW la puissance pilotable qui devrait être retirée d’ici 2030-2035). Le choc actuel a soudain ramené ce pays à la dure réalité, ce qui permet de redistribuer entièrement les cartes: si la lutte contre le changement climatique ne doit pas être perdue de vue, la sécurité d’approvisionnement et la compétitivité énergétique doivent être remise à leur juste place. Face au choc d’offre, l’Europe doit être capable de mettre en place une politique de maîtrise de la demande pragmatique et corrélée à la réalité. Les énergies basées sur des ressources indigènes doivent être privilégiées et pour les autres ressources, l’approvisionnement doit être le plus diversifié possible. Ces règles qui ont été appliquées après le choc pétrolier de 1973 doivent l’être aujourd’hui face à ce choc gazier.

Les apprentis sorciers
 de la transition énergétique

L’organisation du secteur électrique, adaptée pour les rai- sons vues ci-dessus à la production à partir de gaz, doit être repensée entièrement. De nombreuses critiques ciblent l’application des règles de marché à un produit aussi complexe que l’électricité, qui répond à des lois physiques particulières –en particulier elle ne se stocke pas–, qui est vitale pour nos économies numériques et hyper connectées, et qui requiert des investissements importants et durables. À force de répéter qu’il y a urgence, les apprentis sorciers de la transition éner- gétique ont agi dans la précipitation en oubliant que cette transition doit s’inscrire dans le temps long. Une centrale dure plusieurs dizaines d’années, de même que le chauffage des logements ou des contrats d’approvisionnement en ressources et combustibles stratégiques.

La réflexion indispensable à mener doit permettre d’aboutir à une organisation mettant en cohérence les investissements, les politiques agissant sur la demande, en particulier la tarification et les diverses réglementations, la politique climatique et le développement des réseaux, une question qui n’a pas été évoquée dans cet article mais primordiale. Le recours à des énergies comme l’éolien et le solaire ne doit pas être une fin mais doit être évalué à l’aune des buts qu’on se fixe car elles ont des caractéristiques particulières, étant intermittentes, décentralisées et de coût marginal nul, donc d’une intégration très complexe au réseau. Les facteurs géopolitiques qui restent parmi les fondamentaux d’une politique énergétique ne doivent pas être oubliés pour ces énergies, ce qui reviendrait à remplacer une dépendance par une autre.

L’Europe, encore divisée il y a quelques semaines sur des questions comme la taxonomie ou la remise en cause du marché, doit saisir cette crise comme une opportunité et s’unir sur ce sujet stratégique comme elle l’avait fait à l’origine avec la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Le revirement complet de l’Allemagne sur son Energiewende qui semble marquer son retour aux réalités de manière durable est de bon augure pour la suite.

La rédaction

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