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Est-il encore possible de sauver le soldat EDF?


L’État français a officiellement lancé le 4 octobre le processus de renationalisation d’EDF, une opération de 9,7 milliards d’euros indispensable pour sauver l’entreprise publique. Car EDF et l’ensemble des acteurs de la filière nucléaire sont considérablement affaiblis. Au point qu’on peut s’interroger sur leur capacité à relever le défi qui consiste à prolonger significativement la vie du parc de réacteurs existants et à lancer un programme de constructions d’EPR. On se rend compte aujourd’hui que les derniers gouvernements ont été trop loin dans l’abandon de l’industrie nucléaire et dans les sacrifices financiers et humains demandés à EDF. Par Dominique Finon. Article paru dans le numéro 14 du magazine Transitions & Energies.

Depuis vingt ans, EDF est accusé de tous les maux. L’entreprise publique jouerait continuellement de sa position de quasi-monopole qu’il convient d’affaiblir pour complaire à Bruxelles. Elle empêcherait l’entrée de concurrents en production et dans la vente en maintenant des prix bas, du coup on l’oblige à brader une partie de sa production nucléaire à prix coûtants à des entrants. Elle s’entête dans la poursuite de l’option nucléaire alors qu’elle est incapable de mener à bien les chantiers des nouveaux EPR. Ses erreurs stratégiques dont ses aventures en Amérique latine, puis aux États-Unis dans le nucléaire et ses implantations très coûteuses en Grande-Bretagne et en Italie financés par emprunts, expliqueraient aussi sa dette abyssale de 44 milliards d’euros (fin 2021). La voilà rejetée par les milieux financiers, suspectée continuellement par Bruxelles, méprisée par les milieux politiques et les hauts fonctionnaires, alors que, comme on le verra, sa situation financière est d’abord la conséquence des injonctions contradictoires de l’État.

En même temps, les difficultés de construction de l’EPR de Flamanville, dues en grande partie à la dilution des compétences d’ingénierie et de gestion de projets, ont jeté le doute sur la capacité d’EDF à maîtriser de nouveaux chantiers. Faut-il être aussi particulièrement partial pour attribuer les problèmes d’exploitation et d’entretien que rencontre le parc des réacteurs existants en 2022, comme la manifestation de l’effondrement des compétences d’EDF alors qu’il n’en est rien. Certes les arrêts concomitants de 32 réacteurs interviennent à un très mauvais moment, mais on voit aussi qu’EDF est capable de faire redémarrer 27 de ces réacteurs d’ici la pointe de demande de décembre et le reste bien avant la fin de l’hiver, ce qui devrait faire réfléchir les contempteurs d’EDF et du nucléaire. Cela s’inscrit dans le dénigrement du nucléaire qui ne date pas d’hier, mais qui est politiquement et électoralement très payant depuis l’accident de Fukushima. Les déboires de la construction de l’EPR de Flamanville ont contribué à délégitimer un peu plus l’option nucléaire dans la transition bas-carbone au point que le gouvernement précédent avait confirmé la réduction de la part du nucléaire à 50 % de l’électricité produite en 2035 (avec fermeture de 12 tranches d’ici là) tandis qu’il encourageait les tenants de l’option tout renouvelables (EnR) dans le mix électrique en 2050.

Mais voilà ! Il est aujourd’hui impossible d’avoir une électricité totalement décarbonée sans nucléaire, à moins d’avoir le potentiel hydroélectrique de la Norvège ou géothermique de l’Islande. D’où, dans un sursaut de lucidité et d’électoralisme, l’annonce en février 2022 par Emmanuel Macron de la relance en France d’un programme nucléaire avec la construction d’au moins six EPR2 (2 pour deuxième série) et sans doute au moins huit de plus.

Soudain, EDF devient la base de la stratégie de transition électrique dans laquelle le nucléaire occupera une place centrale aux côtés des EnR. Comme l’écrit Élie Cohen, « ce n’est rien de moins qu’un grand projet colbertiste que veut lancer le président. Tout y concourt, l’engagement de l’État sur le long terme avec un programme de six EPR décidés aujourd’hui et plus tard de huit autres, des moyens de recherche pour les petits réacteurs modulables (SMR), le déploiement de Framatome (filiale d’EDF) vers les turbo-alternateurs avec le rachat à GE des turbines Arabelle, ce qui implique un engagement fort d’apporter à EDF les moyens financiers nécessaires ». Reste que ce grand tournant intervient bien tard. À un moment où EDF et les acteurs de la filière sont tellement affaiblis qu’on peut s’interroger sur leur capacité à relever le défi. On commence à se rendre compte de tous les côtés qu’on a été trop loin dans le dénigrement systématique de la filière nucléaire et d’EDF et dans les sacrifices financiers répétés demandés à l’énergéticien public. La renationalisation sera-t-elle suffisante pour sauver le soldat EDF ?

Le reconstitution indispensable des compétences techniques et d’ingénierie, en cours depuis 2019, doit être rapidement consolidée par des engagements clairs du pouvoir politique. Ce qui n’est pas encore le cas. La renationalisation ne règlera les difficultés actuelles que si elle n’est pas accompagnée de décisions allégeant la dette d’EDF, d’autres facilitant le financement des différents investissements dans les EPR2 pour systématiser les contrats de garantie de revenus et d’autres encore pour permettre à EDF de préserver ses marges dans le futur.

L’État, premier responsable de l’endettement abyssal

La situation financière d’EDF n’a pas été plombée avant tout par de mauvais choix stratégiques passés, comme l’internationalisation aux États-Unis et en Amérique latine, et son incompétence à gérer des chantiers nucléaires complexes qui ont entraîné des coûts supplémentaires importants. L’essentiel de la dette découle des contraintes règlementaires qui conduisent à des prélèvements systématiques sur les possibilités de surplus d’EDF. Tout vient d’une contradiction fondamentale entre l’acceptation par l’État français depuis 1996 des directives et des règles bruxelloises tout en cherchant à les contourner systématiquement par des mesures plombant les revenus d’EDF. L’acmé de ses contradictions se manifeste actuellement avec le bouclier tarifaire qui, dans le secteur électrique, est payé presque totalement par EDF et lui coûtera de 10 à 15 milliards d’euros en 2022.

L’État français a accepté les directives successives sans en mesurer les conséquences sur les prix de l’électricité, les prix étant fixés sur le marché continental dont l’intégration conduit à des prix bien au-dessus du coût du nucléaire existant. Dès 2003 et la manifestation des premières hausses de prix, les gouvernements de droite et de gauche se sont attachés à contourner l’esprit des directives pour faire bénéficier les industriels et les ménages de ce qu’on appelle la rente nucléaire.

On a ainsi maintenu le plus longtemps possible les tarifs règlementés de vente (TRV) que les directives ont imposé de supprimer successivement pour les industriels, les PME, le tertiaire. Il est toujours en place pour les ménages à un niveau aligné sur le coût du nucléaire existant. C’est là où intervient le dispositif délirant de l’ARENH créé en 2011 par la loi NOME et qui sera en place jusqu’en 2025 pour faire accepter cette exception française par la Commission. Il consiste à donner aux concurrents d’EDF l’option d’acheter le quart de sa production nucléaire à 42 € le MWh (augmenté à 46,5 €/MWh en 2022). Lorsque les prix de gros sont supérieurs au prix de l’ARENH, les concurrents d’EDF exercent leur option, lorsque les prix sont plus bas, ils se fournissent sur le marché. Ainsi, EDF subventionne ses concurrents pour qu’ils lui prennent des parts de marché, et sans compensation quand les prix de gros faiblissent alors que l’entreprise publique doit assurer seule les coûts des exigences grandissantes de sûreté des réacteurs.

Ces dispositions ont privé EDF d’une grande partie de ses marges, sans parler de ses pertes de revenus et de clientèle (au rythme de 100 000 clients par mois en 2021). Pour donner une idée de ce que ces prélèvements ont impliqué, on peut calculer qu’en 2019, où le prix moyen de marché était autour de 50 €/MWh, l’ARENH combiné au maintien du TRV sur le secteur résidentiel, a coûté à EDF 1,7 milliard d’euros en 2019. L’épisode actuel du bouclier tarifaire porte à l’extrême l’instrumentalisation d’EDF pour des fins qui n’ont rien à voir avec ce que devrait être la stratégie d’une entreprise, publique ou pas. Face à l’envolée des prix du marché de l’électricité, EDF, sur ordre de l’État, finance le bouclier conçu par le ministère de l’Économie au détriment de ses capacités d’investissement.

Outre que les TRV ont été peu augmentés pendant cet épisode (4 %), l’État a demandé à EDF d’accroître de 20 TWh les dotations d’électricité aux fournisseurs alternatifs dans la cadre du dispositif de l’ARENH alors qu’il ne s’agit plus du tout d’électricité d’origine nucléaire à cause des difficultés actuelles. Les exigences de l’État arrivent au pire moment pour EDF, engagé dans son programme d’entretien des réacteurs nucléaires (visite décennale des réacteurs, rénovation de cinq réacteurs à quarante ans dont la programmation avait dû être repoussée à cause du Covid) et avec la détection de corrosion sous contrainte sur quelques réacteurs récents. La production nucléaire ayant baissé à moins de 300 TWh, il lui faut acquérir les 20 TWh sur le marché à terme à des prix extrêmes de 500 €/MWh début septembre. Au bout du compte, cela lui coûtera plus de 10 milliards d’euros et contribuera à la dégradation de son résultat (EBITDA) de 2022 à – 18 milliards d’alors qu’il était de 8 milliards en 2021.

Le retour dans le giron de l’État ou la quasi-faillite

C’est donc une entreprise très fragilisée sur le plan financier et des compétences techniques et industrielles qui retournent dans le giron de l’État, pour répondre aux objectifs qui lui ont été fixés entre le financement de la première vague de six réacteurs EPR2, la mise à niveau du parc existant de 56 réacteurs, ainsi que la poursuite de son développement sur les énergies renouvelables et à l’international dans le nucléaire (Hinkley Point au Royaume-Uni). Le gouvernement n’avait en fait pas d’autre choix que de renationaliser EDF. Une entreprise n’a rien à faire en Bourse si c’est l’État qui fixe son niveau de revenus.

Elle ne dépendra plus pour son financement et sa valorisation de l’appréciation des analystes financiers et des agences de notation. La chute régulière de la valeur de l’action EDF avait ramené sa capitalisation boursière à 35 milliards d’euros et limitait grandement ses possibilités de financement par le marché. Tout cela se traduisait par un grand scepticisme devant le fameux « mur d’investissement » qui attend EDF au cours des quinze prochaines années. À savoir, 50 milliards d’euros pour le grand carénage, idem pour les six EPR2, une trentaine de milliards sur les grands projets ENR…

Alléger la dette et faciliter les financements

La renationalisation met l’État en position de reprendre une partie de la dette, comme il l’a fait avec la SNCF (35 milliards sur un total de 48 milliards) en 2020 et 2022. Il peut aussi faciliter le financement des différents types d’investissement nucléaire par des garanties explicites d’emprunts, ce qui n’était pas possible avec la structure de capital antérieure. Le statut d’entreprise publique pourrait aussi permettre de créer un service d’intérêt économique général (SIEG) autour de la production nucléaire, un statut reconnu par l’UE donnant obligation de service public à une organisation et qui autoriserait l’existence d’appui public aux investissements. Ce pourrait être sous forme de subventions partielles, mais plus facilement sous forme de contrats à prix garantis. 

La préservation des marges

Il serait plus que judicieux que l’ARENH ne soit pas renouvelé en 2025 si l’on veut arrêter de ponctionner les marges d’EDF. Le dispositif a rempli ses objectifs avec l’entrée sur le marché de grands énergéticiens comme ENEL, Engie, Total Energies et d’une myriade de petits fournisseurs dont les plus sérieux sont sur la niche de vente exclusive d’électricité verte qui est associée à des équipements EnR. En mars 2022, la part de marché des fournisseurs alternatifs était de 44 %. Force est de constater que cette concurrence artificielle basée sur les attributions des MWh ARENH à ces fournisseurs petits et gros ne sert pas à grand-chose, notamment pour les ménages où, avant la crise actuelle, les offres après le gain d’un nouveau client se faisaient à un prix voisin du TRV. Ensuite, les entrées dans cette fausse concurrence ne s’effectuent aucunement par des investissements en production.

Pour finir, l’opportunisme des entrées de pure players cherchant à profiter des règles bancales de l’ARENH sans chercher à se couvrir contre des hausses a clairement été mis en évidence par les demandes d’augmentation des attributions de l’ARENH de 20 TWh pour les préserver de la faillite. Pour paraphraser un commentateur (Gérard Petit) sur le site Telos : « Pour sauver la flottille des revendeurs, on préfère couler la navire amiral EDF. » Cela n’a pas empêché que sur les 30 distributeurs d’électricité qui étaient enregistrés sur le comparateur de prix du site du médiateur en 2021, 16 ont disparu en se débarrassant de leur clientèle ou en faisant faillite.

La nécessité de clarifier enfin les intentions gouvernementales

Pour sauver le soldat EDF, le retour à un statut entièrement public est une condition nécessaire mais pas suffisante. Elle ne garantit pas qu’EDF et la filière nucléaire puissent reprendre la maîtrise financière et technique de leur destin fragilisé par les errements des choix gouvernementaux. Et ses choix sont toujours flous et incohérents… L’objectif de réduction de la part de nucléaire à 50 % d’ici 2035, qui a justifié la programmation de la fermeture de 14 réacteurs dont les deux de Fessenheim déjà réalisés en 2020, est toujours en place. Aucune perspective claire n’a été donnée à EDF.

La Première ministre dans son discours du 5 juillet devant l’Assemblé nationale situait la décision de renationalisation d’EDF dans une volonté d’affirmation de la souveraineté en matière de choix énergétiques. Le ministre de l’Économie et des Finances expliquait aussi que l’opération était un choix stratégique « parce que l’indépendance énergétique n’a pas de prix ». Certes, mais il faudrait passer des mots aux actes.

Le nouveau PDG d’EDF ne pourra pas remettre l’entreprise sur pied sans avoir les coudées franches sur la préservation de sa structure, de ses marges opérationnelles, sur la mobilisation de capitaux internes, sur la possibilité de recourir aux contrats de garanties de revenus pour les futurs EPR2, sur la protection de l’entreprise contre les assauts de Bruxelles. Et le lancement du programme du nouveau nucléaire est maintenant urgent. Si EDF est en quelque sorte cogéré par le gouvernement, l’entreprise est tout simplement condamnée.

La rédaction

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