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Comment la civilisation de l’automobile va s’éteindre


Tout concourt à mettre fin, d’ici le milieu du siècle, à la possession individuelle d’une voiture. Cette évolution voulue et imposée, en tout cas en Europe, par les gouvernements, les institutions communautaires et les grandes métropoles, semble inéluctable. Il suffit de continuer à rendre les coûts d’acquisition et d’usage de plus en plus élevés et les possibilités d’utilisation de plus en plus limitées. Article publié dans le numéro 14 du magazine Transitions & Energies

L’invention de l’automobile il y a plus d’un siècle a transformé nos sociétés. Elle a en quelque sorte accéléré le rythme de la vie humaine et dopé la liberté individuelle en offrant une mobilité sans précédent. Mais cette liberté individuelle de se déplacer où nous voulons quand nous voulons est menacée sans que nous en ayons forcément conscience.

Dans trente ans, serons-nous encore nombreux à posséder une voiture ? Rien n’est moins sûr. L’investissement et le coût d’usage sont de plus en plus élevés et les possibilités d’utilisation de plus en plus limitées rendant chaque jour moins rationnel l’acquisition individuelle d’une automobile. La généralisation des véhicules électriques et un jour autonomes, quand les effets d’annonce et les promesses deviendront réalité, renforce cette évolution.

«Une nouvelle relation uniquement utilitaire»

Et puis, la voiture ne fait plus beaucoup rêver. Elle est déjà devenue pour une partie grandissante des automobilistes juste une machine au même titre presque qu’un lave-vaisselle. Pour les jeunes générations, celles des métropoles mondialisées, elle est même souvent considérée comme une nuisance, archaïque et polluante. Elle n’y est plus nécessaire pour avoir une vie sociale. Les smartphones, les réseaux sociaux, les vélos et les transports collectifs y suffisent.

C’est un constat fait notamment par les experts de Bloomberg New Energy Finance (BNEF) qui insistent sur l’impact sur la relation à l’automobile du vieillissement de la population et de la disparition des boomers. Gros consommateurs de véhicules neufs, ils vont laisser la place à des clients plus jeunes, plus citadins et rompus à d’autres moyens de locomotion imposés par la taille et l’engorgement des mégalopoles. Cela se traduira par « la généralisation d’une nouvelle relation, uniquement utilitaire, et non plus statutaire et aspirationnelle, à l’automobile ». BNEF ajoute que « l’essor des voitures partagées et autonomes, notamment, fera consommer moins d’automobile et d’une autre façon. »

Le pic automobile atteint dans les pays occidentaux au début du siècle

L’utilisation de l’automobile dans les pays occidentaux a en fait déjà commencé à beaucoup changer. Elle a atteint son maximum, le pic automobile, au début du siècle et a depuis reflué. Même aux États-Unis, le nombre de kilomètres effectué chaque année par véhicule et par personne baisse depuis 2004. La distance moyenne parcourue au volant d’une voiture par personne a diminué depuis le début des années 2000 en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Japon et dans presque toute l’Europe, notamment en Belgique, en Allemagne, au Royaume-Uni, en Italie, en Espagne et en France.

Peut-être plus significatif encore, la proportion des Américains de 16 ans ayant leur permis est tombée de 46 % dans les années 1980 à 25 % aujourd’hui. Et de 80 à 60 % pour ceux âgés de 18 ans. Même en Allemagne, le pays de la vitesse sans limite sur certaines autoroutes et des bolides surpuissants, le nombre de jeunes foyers n’ayant pas de voiture est passé de 20 % en 1998 à 28 % en 2008.

Une aspiration à la liberté individuelle de déplacement

Mais ce constat doit être nuancé. D’abord, il ne concerne que les pays riches, vieillissants et les populations des grandes agglomérations, pas celles des petites villes et des campagnes. Dans celles-ci et dans les pays en développement, les gens aspirent toujours à avoir la liberté qu’apporte le transport individuel automobile.

Les adversaires idéologiques de la voiture et les gouvernements décidés à la marginaliser se heurteront à des résistances. Car ils considèrent comme négligeable une chose essentielle. La voiture, avec la puce électronique et l’imprimerie, est l’une des trois inventions les plus libératrices qu’a connu l’humanité. Le moteur à combustion interne peut disparaître, mais le désir d’avoir un moyen de transport individuel pour courtes et longues distances, et tout ce qu’il représente, ne va pas disparaître comme cela.

D’ailleurs, en dehors de l’Europe et à l’échelle mondiale, la demande pour des automobiles ne devrait pas ralentir avant 2040. C’est l’estimation faite par la BNEF. Le parc roulant planétaire devrait atteindre 1,5 milliard de véhicules particuliers en 2039 contre 1,2 milliard aujourd’hui. Pour une population mondiale estimée alors à 9 milliards d’individus, le taux d’équipement représenterait ainsi une moyenne de 1 véhicule pour 6 habitants. Avec de fortes disparités selon les politiques des pays en faveur ou contre l’automobile et selon, évidemment, la richesse des populations.

De sérieux risques pour l’industrie automobile européenne

Il y aura alors en fait deux mondes bien distincts de l’automobile : électrique, autonome, en location à la demande dans les pays développés, thermique et individuelle pour les autres. À cet égard, l’industrie automobile européenne, contrainte par les décisions communautaires de ne plus s’adresser qu’à des clients de pays développés avec une offre uniquement électrique, est en grand danger. Les constructeurs asiatiques joueront eux sur les deux tableaux et ont bien compris que l’offre électrique est totalement inadaptée aux pays défavorisés.

Quelle que soit la technologie employée et si les pénuries notamment de composants électroniques se réduisent, les ventes dans le monde de véhicules neufs devraient croître jusqu’en 2036. Elles devraient alors se situer au-dessus de 100 millions de véhicules par an, selon le scénario de BNEF. À cette date, la demande devrait s’infléchir, mettant fin à la progression quasi continue du secteur, en dehors des périodes de guerre mondiale, depuis plus d’un siècle. Ce reflux de l’automobile, cette fois-ci à l’échelle planétaire, sera la conséquence à la fois du vieillissement de la population sur tous les continents à l’exception de l’Afrique et de la poursuite de l’urbanisation.

Le basculement, plus ou moins imposé selon les pays et les régions du monde, vers le véhicule électrique, sera aussi un facteur de ralentissement de la demande. Du fait de la nécessité d’avoir des infrastructures de rechargement et des capacités de production de véhicules électriques qui, sans rupture technologique sur les batteries, seront physiquement limitées. Il n’y aura tout simplement pas assez de lithium, de cobalt, de nickel, de cuivre… pour produire 100 millions de véhicules électriques par an. Ce n’est même pas une question de réserves de ses métaux mais de la quantité de mines et d’usines de raffinement qu’il faudrait développer.

Pour donner un ordre d’idées, l’an dernier, les industriels ont produit quelque 296 GWh de batteries pour voitures électriques. En partant d’une moyenne de 60 kWh de batterie par voiture, cela représente une capacité de 5 millions de batteries.

E.L

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La rédaction

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