Transitions & Energies

«En Allemagne, la question de l’Energiewende est extrêmement idéologique»

Eoliennes dégradées

Article paru dans le N°2 du magazine Transitions & Energies.

Entretien avec Stefan Aykut, professeur de sociologie à l’Université de Hambourg et chercheur associé à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée. Spécialiste des crises et des conflits écologiques et auteur avec Amy Dahan d’un ouvrage intitulé Gouverner le climat ? 20 ans de négociations internationales aux presses de Sciences Po.

T&E : Le « tournant énergétique » en Allemagne est au centre de nombreuses polémiques. Considéré longtemps comme l’exemple à suivre, il est de plus en plus critiqué aujourd’hui. Comment expliquez-vous ce revirement ?

A. : Les critiques qui sont formulées contre l’Energiewende réduisent régulièrement la transition énergétique à la question de l’abandon du nucléaire, et en particulier à la décision prise en ce sens par le gouvernement Merkel en 2011, après la catastrophe de Fukushima. Mais il faut se rappeler que ce terme est apparu dès 1980 dans un rapport du centre de recherche alternatif Öko-institut. Cette étude présentait pour la toute première fois de nouvelles alternatives énergétiques qui permettraient de ne plus avoir recours à l’uranium et au pétrole. Beaucoup de gens oublient également que le parlement allemand avait mis en place dès 1991 des tarifs préférentiels de rachat d’électricité produites par des énergies renouvelables et que ce texte avait favorisé l’essor de l’éolien et la création de sociétés spécialisées dans ce secteur. L’arrivée de Gerhard Schröder au pouvoir en 1998 qui dirigeait une coalition du SPD et des Verts a marqué une nouvelle étape importante avec la première décision de sortie du nucléaire en 2002 et le vote en 2000 de la loi sur les énergies renouvelables (EEg) qui garantissait aux producteurs de courant vert un tarif d’achat supérieur à celui de l’électricité conventionnelle. Ce texte a été une sorte de révolution culturelle en Allemagne.

T&E : Pourquoi une révolution culturelle ?

A. : L’Allemagne partait de loin car les renouvelables représentaient en 2000 à peine 6 % de son bouquet électrique. En 2010, ce chiffre atteignait déjà 17 % et l’an dernier, nous étions proches de 39 %. C’est une hausse énorme. Cette progression a surpris les autorités mais aussi les acteurs économiques. En 1998, les experts gouvernementaux pensaient que les panneaux photovoltaïques allaient fournir 0,4 TW d’électricité en 2020. Ce chiffre était déjà dix fois supérieur aux prévisions en… 2008. L’EEg a mis en mouvement toute la société allemande. Tout d’un coup, les particuliers se sont demandés s’ils ne devaient pas installer des panneaux sur leur toit et les communes ont calculé les coûts liés à la construction d’une éolienne dans leurs champs. Aujourd’hui, la moitié des moyens de production d’énergie verte dans le pays sont détenus par des citoyens alors que dans le passé cinq grands groupes contrôlaient plus de 80 % de la production électrique nationale. Cette participation citoyenne explique pourquoi les énergies renouvelables se sont développées si rapidement en Allemagne. Elle est aussi la raison pour laquelle l’Energiewende est toujours aussi populaire auprès de la population.

T&E : Mais cette politique a un coup élevé et des résultats limités…  

A. : Sans aucun doute. Environ 20 milliards d’euros de subventions sont versés chaque année aux producteurs d’énergies renouvelables. Les consommateurs sont ceux qui paient in fine ce surcoût. Cette question des prix est un sujet de discussion qui revient régulièrement. Mais il est important de comparer ce qui est comparable. Les dépenses énergétiques annuelles d’un ménage hors pétrole ne dépassent pas 1 950 euros en Allemagne contre 1 800 euros en France. Cet écart reste donc assez faible. Les tarifs de l’électricité en République fédérale sont pourtant presque deux fois plus élevés qu’en France et la météo est moins clémente, mais beaucoup de mesures ont été prises pour encourager une meilleure isolation des logements. Les particuliers font aussi attention à leur consommation en achetant notamment des appareils électriques peu gourmands.

Les chiffres sur le coût de l’Energiewende qui circulent actuellement ne prennent pas en compte le fait que le soleil et le vent sont gratuits lorsque les équipements sont en place alors qu’il faut acheter du gaz, du charbon et de l’uranium pour faire tourner les centrales traditionnelles. Même les études plus sophistiquées négligent ou sous-estiment souvent les coûts liés à la gestion des déchets nucléaires et aux conséquences des rejets de CO2 mais aussi les avantages en terme d’emplois que représentent les énergies renouvelables. La question du coût de l’Energiewende est idéologique car tout dépend ce qu’on met dedans.

T&E : Il n’empêche que la question de savoir comment éclairer un pays qui produit son électricité grâce aux renouvelables quand le vent ne souffle pas et la nuit quand il n’y a pas de soleil se pose ?

A. : Il n’y a pas de solution unique pour gérer les pics et les creux de production. il faudra combiner plusieurs éléments. Lorsque le soleil tape fort et que le vent souffle, il est d’ores et déjà possible de stocker une partie de l’énergie produite avec des systèmes de pompage-turbinage ou d’adapter la demande de certains grands consommateurs d’électricité en fonction de l’offre. Dans le futur, on pourra aussi utiliser les kilowatts générés pour produire de l’hydrogène ou recharger les batteries de voitures électriques.

T&E : Une solution plus évidente serait de construire des lignes à haute tension pour acheminer l’électricité des fermes éoliennes du nord de l’Allemagne vers le sud du pays où la consommation est la plus importante.

A. : La plupart des projets dans ce domaine ont pris beaucoup de retard, car il existe des conflits très forts concernant la construction de ces lignes. Les problèmes liés à ces « autoroutes électriques » ne sont pas techniques mais sociaux et politiques. Les particuliers et les communes ont profité économiquement des énergies renouvelables grâce aux tarifs préférentiels d’achat d’électricité mais les lignes à haute tension sont, elles, construites par de grands groupes car les investissements requis sont énormes.

T&E : La sortie du nucléaire n’a-t-elle pas finalement créé des tension dans le pays ?

A. : Au contraire. La décision de sortie du nucléaire a apaisé ce qui aura, sans aucun doute, été le plus grand conflit sociétal que le pays ait connu depuis la fin de la Seconde guerre mondiale… Helmut Kohl était un fervent partisan de l’atome mais la catastrophe de Tchernobyl a eu un impact majeur dans le pays et a scellé le sort de l’énergie nucléaire en Allemagne. Le SPD s’est positionné clairement contre l’atome, les Verts ont gagné des sièges au Parlement fédéral et la CDU a été contrainte de changer son discours. il existait toutefois de fait un moratoire sur les centrales nucléaires avant même Tchernobyl car les derniers permis de construire de réacteurs remontent au tout début des années 1980.

T&E : Après l’atome, l’Allemagne a récemment décidé d’abandonner le charbon. Est-ce réaliste ?

A. : La fin du charbon est, pour l’instant, annoncée pour 2038. C’est tard mais le dernier mot n’a pas encore été dit sur cette question. Et comme pour le nucléaire, la sortie du charbon va être mise en oeuvre grâce à une solution qui sera négociée avec toutes les parties prenantes. Des sommes très importantes seront versées aux régions et aux groupes énergétiques touchés par cette mesure. Cette démarche doit respecter deux éléments centraux.

D’une part, les décideurs politiques nationaux doivent clairement exprimer leur stratégie et ne pas dévier de leurs objectifs. D’autre part, il est nécessaire de construire une large coalition au plan national qui s’appuie sur les citoyens et les partenaires industriels afin de pérenniser un nouveau modèle énergétique. Des groupes comme Siemens et Bosch ainsi que les énergéticiens ont mis dix ans à comprendre que l’Energiewende était là pour rester mais ils ont ensuite pris les décisions stratégiques requises pour s’adapter à cette nouvelle donne.

Le bilan de l’Energiewende est donc positif pour vous en dépit de performances limitées dans l’essentiel, à savoir la réduction des émissions de CO2.

A. : Oui et non. L’Energiewende s’attaque uniquement aux questions liées à la production d’électricité. Dans ce domaine, les résultats obtenus sont impressionnants. Mais l’Allemagne ne s’est pas occupée – ou trop peu – des problèmes liés à la production de chaleur et aux transports. Le lobby automobile est très fort dans ce pays et Berlin n’a pris aucune mesure pour limiter les émissions de gaz à effet de serre des véhicules qui continuent d’augmenter.

Propos recueillis par Frédéric Therin à Munich

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