<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> L’énergie, c’est la vie… au sens propre

6 avril 2026

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Feu de bois Wikimedia Commons
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L’énergie, c’est la vie… au sens propre

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À la fin, ce sont toujours les lois de la physique et de la biologie qui l’emportent. Voilà pourquoi il existe sûrement aujourd’hui un lien direct entre la difficulté croissante d’une grande partie des Français à se chauffer et à se déplacer et l’impopularité de la classe politique du pays. Car la vie humaine, pour être agréable et confortable, doit bénéficier d’une température ambiante comprise entre 19 et 28 °C et d’un niveau d’humidité compris entre 30 et 60 %. Et cela fait indéniablement partie des droits de l’homme. En fait, l’énergie, c’est la vie, et son absence, la mort physique, économique et militaire. L'énergie est tout simplement le pilier de la vie moderne, au sens propre comme au sens figuré. On ne s'en rend vraiment compte que lorsqu'elle vient à manquer. Par Éric Leser. Article publié dans le numéro 28 du magazine Transitions & Energies.

À force d’annoncer l’effondrement imminent de la civilisation et de construire des modèles théoriques improbables pour conjurer le réchauffement climatique, nous avons perdu de vue la réalité de la condition humaine. À commencer par celle de la nécessité du confort thermique, une contrainte biologique et physique. La vie humaine ne peut subsister que dans une fourchette étonnamment étroite de températures et d’humidité. Le corps humain est une symphonie de réactions chimiques complexes dont la sensibilité à ces deux paramètres est considérable.

L’équilibre interne de chacun d’entre nous est si délicat que des fluctuations de la température corporelle de quelques degrés seulement peuvent être fatales. Et il faut bien comprendre que la nécessité biologique d’atteindre un environnement stable pour le corps est une constante, et pas une moyenne. Il suffit d’un écart par rapport à l’idéal pour entraîner la mort.

Le chauffage, indicateur presque infaillible du niveau de vie

Il est largement admis que les êtres humains bénéficient d’un bon confort thermique lorsque la température ambiante est comprise entre 19 et 28 °C et que l’humidité est comprise entre 30 et 60 %. Il n’est donc pas surprenant que les pays développés investissent des sommes colossales dans le chauffage, la ventilation et la climatisation afin de créer des conditions aussi favorables. Le ministère américain de l’Énergie estime que 40 % des émissions de carbone du pays sont liées aux besoins en matière de confort thermique. En France, le secteur du bâtiment dans son ensemble, construction et rénovation comprises, représente pas moins de 44 % de la consommation finale d’énergie et 27 % des émissions de gaz à effet de serre du pays.

La facilité avec laquelle vous accédez au confort thermique est un indicateur presque infaillible de votre niveau de vie. Si vous passez quotidiennement de votre logement bien chauffé à votre garage chauffé, où votre véhicule moderne et climatisé vous attend pour vous transporter vers un bureau climatisé, vous vous en sortez très probablement plutôt bien. Si ramasser du bois, faire bouillir de l’eau sur un feu ouvert, passer vos journées à chercher votre nourriture dans la nature font partie de vos tâches quotidiennes, vous êtes beaucoup moins bien loti. Il s’agit bien sûr de cas extrêmes. Mais ce qui est important est qu’ils sont déterminés directement par la quantité d’énergie primaire disponible pour les uns et les autres. Rares sont ceux dans le monde moderne qui le comprennent encore.

Les renouvelables intermittents, en général aux abonnés absents au cœur de l’hiver

Et d’un point de vue même purement physique, cela ne milite pas pour la lutte contre le réchauffement climatique. La température moyenne à la surface de la Terre, un chiffre qui ne signifie pas grand-chose en soi, est généralement estimée à environ 15 °C, soit 4 °C en dessous du seuil minimal de confort thermique pour l’être humain. Toutes choses égales par ailleurs, un léger réchauffement climatique serait bénéfique à la vie humaine. Il s’agit d’une analyse certes simpliste, mais on ne peut pas balayer la réalité physique d’un revers de main.

De façon plus pertinente, le confort thermique aide également à expliquer pourquoi certaines technologies imposées pour lutter contre le réchauffement climatique, comme les renouvelables intermittents – panneaux solaires photovoltaïques et éoliennes géantes – sont insuffisants. Ces deux sources d’énergie ont tendance à être aux abonnés absents au moment où on en a le plus besoin : au cœur de l’hiver. Il n’y a alors pas beaucoup de soleil et souvent, quand il y a des grands froids, pas beaucoup de vent.

De plus en plus de ménages souffrent du froid

Prenons l’exemple du citoyen français, dans un des pays au monde qui a adopté une des stratégies les plus volontaristes en matière de politique climatique. Au point qu’elle s’apparente parfois à de l’écologie punitive.

Selon les derniers chiffres du médiateur national de l’énergie qui remontent à octobre dernier, plus du tiers des foyers (36 %) déclare avoir eu des difficultés pour payer des factures d’électricité ou de gaz au cours des douze derniers mois, un niveau inédit. Et plus affligeant encore, les restrictions de chauffage pour des raisons financières concernent près des trois quarts des ménages, avec un taux de 74 % ! Du coup, le nombre de ménages déclarant « avoir souffert du froid au moins vingt-quatre heures dans leur logement l’hiver dernier » a atteint le niveau record de 35 % en 2025, contre 30 % en 2024. Ils étaient 14 % en 2020 et certains vont oser affirmer que les prix de l’énergie n’augmentent pas en France.

Ce sont évidemment les ménages les plus modestes qui sont les plus touchés par la précarité énergétique : 59 % des bénéficiaires du chèque énergie disent avoir souffert du froid… Non seulement les Français payent de plus en plus cher pour de moins en moins d’énergie, mais le logement moyen dans le pays est parmi les plus anciens et les moins efficaces sur le plan énergétique en Europe, les trop fameuses passoires thermiques. Voilà pourquoi je suis convaincu qu’il existe un lien de cause à effet entre la difficulté croissante d’une grande partie des Français à se chauffer et l’impopularité de la classe politique.

Derrière chaque guerre, une guerre de l’énergie

Cette réalité qui existe au niveau individuel et des logements s’étend également à l’ensemble de la société. L’accès à des ressources énergétiques abondantes et exploitables est un impératif stratégique fondamental pour les États-nations. Il n’y a que l’Union européenne qui l’avait oublié avant de revenir brutalement à la réalité en février 2022, quand la Russie a envahi l’Ukraine. Les pays dotés d’abondantes ressources énergétiques et des capacités techniques nécessaires pour les extraire et les défendre ont tendance à être plus forts et indépendants tandis que ceux qui n’en disposent pas sont plus faibles. Si l’Allemagne et le Japon ont perdu la Seconde Guerre mondiale, c’est notamment parce qu’ils ont perdu les accès aux ressources pétrolières.

En fait, derrière chaque guerre, il y a une guerre de l’énergie, que les belligérants en aient conscience ou non. Prenons l’exemple de la guerre en Ukraine. Tandis que la plupart des médias mondiaux se concentraient au début de l’année sur l’utilisation par la Russie de son puissant missile balistique à moyenne portée Oreshnik, la Russie ne cessait de viser le système électrique ukrainien et ses centrales et l’Ukraine d’attaquer les raffineries et les pétroliers russes. Lors des semaines les plus froides de l’hiver, il ne fait guère de doute sur le fait que l’intention de la Russie était d’infliger le plus de souffrances possible à la population ukrainienne.

Et cela est directement un enseignement pour les Européens. La Russie et les États-Unis avec les hydrocarbures et la Chine avec le charbon et l’électricité (renouvelable, hydraulique, nucléaire) sont des superpuissances énergétiques. L’Union européenne est un vassal énergétique, aujourd’hui assez impuissant. Et si elle a l’intention d’être capable d’affronter seule la machine de guerre russe, elle doit changer fondamentalement sa politique énergétique.

L’énergie, c’est la vie, et son absence, la mort physique, économique et militaire

À mesure que les pays occidentaux, surtout européens, sont devenus prospères, le fossé entre les conditions fondamentales de cette richesse et sa compréhension par les dirigeants politiques n’a fait que se creuser. Les politiques et les technocrates qui nous dirigent ont perdu le sens de cette réalité. À savoir que l’énergie, c’est la vie, et son absence, la mort, que ce soit individuellement, économiquement ou militairement.

Dans un éclair de lucidité assez remarquable à la mi-janvier, Friedrich Merz, le chancelier allemand, l’a soudain réalisé. Il a déclaré publiquement qu’abandonner l’énergie nucléaire a été « une grave erreur stratégique » et que l’Allemagne mène la transition énergétique la plus coûteuse au monde qui appauvrit sa population et lamine son industrie. « Il y a au moins trois ans, nous aurions dû laisser les dernières centrales nucléaires allemandes en service afin de conserver au moins les capacités de production d’électricité dont nous disposions à l’époque. Nous avons hérité d’une situation que nous devons maintenant corriger. Nous n’avons tout simplement pas assez de capacités de production d’énergie. Je ne connais pas un autre pays qui ait fait des choses plus coûteuses et plus compliquées que l’Allemagne. »

Parmi les bonnes surprises que nous pouvons souhaiter pour 2026, ce serait de voir des dirigeants français faire preuve de la même lucidité et… du même courage. Il est permis de rêver.

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