L’acceptabilité sociale est la clé de voûte de la transition énergétique. Elle permet au sens propre de soutenir tout l’édifice, et ce n’est pas seulement une image. Si la transition énergétique et écologique est aujourd’hui de plus en plus décriée, contestée et rejetée, c’est justement pour avoir ignoré ou traité par le mépris la nécessité de tenir compte des populations. Pour avoir négligé de mesurer l’impact que peuvent avoir des contraintes supplémentaires sans cesse imposées au nom d’une cause impérative et morale.
Des dispositifs administratifs, technocratiques et fiscaux pénalisants, souvent incompréhensibles, toujours plus complexes, mal expliqués et ni justifiés, et qui contribuent souvent plus à appauvrir et compliquer la vie quotidienne qu’à réduire les émissions de gaz à effet de serre et à protéger l’environnement. La transition énergétique est ainsi de plus en plus perçue, parfois à juste raison, comme visant à satisfaire des intérêts particuliers, politiques, idéologiques et économiques, au détriment de l’intérêt général. Voilà aussi pourquoi, bon nombre de mouvements politiques qualifiés de populistes se sont emparés de l’opposition à la transition et en ont fait avec succès un fonds de commerce.
Les pouvoirs publics dans le déni
Mais dans l’appareil d’État, la réponse apportée reste souvent le déni. Il y a trois ans, Patrick Jolivet, directeur des études socio-économiques de l’Ademe, la trop fameuse Agence publique de la transition énergétique, estimait que l’acceptabilité sociale était « une sorte de mantra, qui revient sans cesse dans le débat public ». Une notion qui le dérangeait tellement qu’il proposait de l’effacer et « de substituer à acceptabilité sociale le triptyque désirabilité, faisabilité et conditions de réalisation ». Pour paraphraser Charles Péguy, il est parfois très difficile « de voir ce que l’on voit ».
Le gouvernement Lecornu est dans le même déni quand il décide de contourner le Parlement pour empêcher la suppression des ZFE (zones à faibles émissions). Cette machine à fabriquer de la ségrégation géographique et sociale au nom d’une juste cause, la réduction de la pollution atmosphérique dans les grandes villes et les métropoles. Mais la méthode choisie consiste à en chasser les véhicules les plus anciens considérés comme les plus polluants. Au passage, on chasse les millions de personnes qui utilisent et dépendent de ces véhicules. Elles appartiennent par définition aux populations les plus modestes, aux populations de la France périphérique qui n’ont pas ou peu accès à d’autres moyens de transport que la voiture individuelle. Et sans voitures, elles ne peuvent pas travailler, faire des courses, se soigner, étudier, avoir une vie sociale…
« Des contraintes immédiates sans solutions viables… »
« L’injonction à changer sans possibilité de le faire provoque un sentiment d’injustice, voire de colère… », explique l’Institut Montaigne dans une étude publiée à la fin de l’année dernière. Elle fait un constat très critique sur la façon dont est menée la transition énergétique dans les transports en France.
L’Institut alerte sur « le risque » de provoquer une poussée de mécontentement et une révolte, comme ce fut le cas lors du mouvement des Gilets jaunes. L’étude préconise pour « réussir la transition des mobilités d’abord d’en réviser le calendrier d’action, en replaçant l’investissement dans l’offre avant les restrictions sur la demande ».
Elle dénonce des mesures à la fois trop contraignantes et mal expliquées. Le cas le plus flagrant est justement celui des ZFE. En imposant « des interdictions ou une fiscalité accrue sans alternatives crédibles à court terme, les pouvoirs publics ont inversé le calendrier de la transition ». C’est une « erreur » qui place « de nombreux ménages, surtout ruraux, face à des contraintes immédiates sans solution viable ». Ce n’est pas pour rien si députés et sénateurs avaient décidé majoritairement de les supprimer…
Entre la fin du monde et la fin du mois, le choix est vite fait
Autre exemple de mesure qui s’est aliénée une partie de la population, la taxe carbone qui a été un des éléments déclencheurs de la révolte des Gilets jaunes. « Pour la taxe carbone, ceux qui étaient les premiers touchés par ces dispositifs n’avaient le plus souvent aucune solution de rechange », souligne Nicolas Laine, le responsable de l’étude de l’Institut Montaigne. Il déplore des « discours excessivement centrés sur l’écologie et pas assez sur les bénéfices individuels comme la santé ».
Et les populations, comme le montre la quasi-totalité des sondages d’opinion, ne sont pas opposées à la transition. L’opinion ne conteste pas le changement climatique ni la nécessité de réaliser la transition énergétique, elle rejette la façon dont elle est menée. S’il faut choisir entre la fin du monde et la fin du mois et la qualité de vie, le choix est vite fait. Et les opposer est la recette du désastre.
Des injonctions moralisantes contre-productives
Plus une politique touche de près à la vie personnelle des gens, plus il faudrait être particulièrement attentif à ses conséquences sociales et à ses errements potentiels. La stigmatisation morale n’y change rien. Au contraire même, elle contribue à accroître encore l’animosité et l’opposition.
L’approche économique, technique, sociale et politique rationnelle s’efface devant des injonctions moralisantes quasi religieuses qui ont envahi la sphère publique et médiatique.
Non seulement cela provoque un rejet grandissant d’une partie des populations, mais surtout cela banalise le défi climatique et détourne l’attention des énormes changements technologiques et économiques nécessaires pour le combattre.
Concevoir autrement les politiques énergétiques
Le problème de fond est que si en réponse au défi climatique, les nouvelles technologies ont considérablement progressé, les sciences sociales permettant de concevoir des politiques pouvant les mettre en place dans des conditions acceptables en sont à leurs balbutiements. La France n’est pas un cas particulier. Dans de nombreux autres pays européens, aux Pays-Bas, en Suède, en Allemagne, en Hongrie, en Italie…, l’opposition politique à la transition et surtout à son coût économique et social grandit.
C’est ce que montre aussi une étude publiée à la toute fin de l’année dernière dans la revue scientifique Nature Sustainability rédigée par deux chercheurs de l’Institut universitaire de Santa Fe aux États-Unis qui est spécialisé dans l’étude des systèmes complexes.
Le constat est identique à celui de l’Institut Montaigne. Les politiques climatiques visant à imposer des changements de mode de vie peuvent avoir l’effet inverse de celui escompté en affaiblissant les valeurs écologiques existantes et en déclenchant une réaction politique négative, même parmi ceux qui se soucient du changement climatique. Les résultats suggèrent que la manière dont la politique climatique est conçue est tout aussi importante que son degré d’agressivité.
Offrir des alternatives
« Même les citoyens favorables à un mode de vie écologique lorsqu’il est volontaire sont moins enclins à l’accepter lorsqu’il est imposé par la loi, par exemple lorsqu’il s’agit de restreindre l’utilisation des voitures en ville, la température ambiante, la consommation de viande, les vols aériens et l’achat de produits à forte empreinte carbone… Pour éviter les réactions négatives, les politiques doivent notamment moins se concentrer sur l’interdiction d’une action particulière et davantage sur la multiplication et l’attractivité des autres options. » En clair, offrir des alternatives.
Les conséquences politiques des mesures liées au climat peuvent être lourdes. En Allemagne, une loi adoptée en 2023 par la coalition de centre-gauche alors au pouvoir interdisait l’installation de nouveaux systèmes de chauffage au gaz. Même si cette politique prévoyait des exemptions et des subventions, elle a suscité une opposition farouche et a été rapidement qualifiée d’« Heizhammer », ou « marteau du chauffage ».
Appauvrissement et restriction des choix et des libertés individuelles
Cette mesure est devenue le symbole des dérives de la politique énergétique allemande et de l’ingérence excessive du gouvernement dans la vie quotidienne des gens. Elle n’a pas été pour rien dans la défaite électorale de la coalition au pouvoir. « Le dernier gouvernement allemand est essentiellement tombé parce qu’il était perçu comme instaurant une interdiction du gaz », résume l’économiste Gernot Wagner de la Columbia Business School.
Les politiques qui appauvrissent et restreignent les choix et les libertés individuelles suscitent une résistance parfois hors de proportion avec les mesures elles-mêmes. En France, le mouvement des Gilets jaunes en a fait une parfaite démonstration. Il semble que la leçon ait déjà été oubliée.














