Crise pétrolière et gazière, il faut raison garder

4 mars 2026

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Navires d'attaques des Gardiens de la Révolution Détroit d'Ormuz Wikimedia Commons
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Crise pétrolière et gazière, il faut raison garder

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Le monde n’est pas aujourd’hui confronté à un choc pétrolier susceptible de provoquer une récession comme dans les années 1970. L’envolée des prix du pétrole et du gaz depuis les attaques américano-israéliennes contre la République d’islamique d’Iran aura des conséquences sur le pouvoir d’achat et l’activité économique. Elles sont pour le moment relativement limitées. Entre la crainte d’une pénurie et la réalité d’une pénurie physique, il y a une grande différence.

La République islamique d’Iran, aux abois face aux frappes américano-israéliennes, a décidé d’utiliser son arme de dernier recours, l’arme énergétique. Elle a fermé le détroit d’Ormuz et attaqué un certain nombre de tankers et même d’équipements pétroliers et gaziers dans le Golfe persique, notamment en Arabie Saoudite et au Qatar. Cela s’est traduit par une envolée des cours du baril de pétrole et du gaz. Mais ceux qui annoncent aujourd’hui une crise énergétique et économique majeure aiment se faire peur ou font le jeu des spéculateurs. Et cela fonctionne… puisque des automobilistes inquiets se ruent dans les stations services où les tarifs des carburants ont souvent soudainement augmenté en quelques heures de façon totalement injustifiée.

Mais le monde n’est pas du tout confronté, pour le moment, à un choc pétrolier de grande ampleur, comme ceux des années 1970, qui pourrait conduire à une récession. En octobre 1973, à la suite de la guerre de Kippour quand l’Egypte et la Syrie avaient attaqué Israël, et en septembre 1979, après la révolution en Iran et la chute du gouvernement de Chapour Bakhtiar, l’approvisionnement pétrolier s’était effondré. Il provenait alors dans le monde essentiellement du Golfe persique et des pays du cartel de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole). Ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui. Entre la crainte d’une pénurie et la réalité d’une pénurie physique, il y a une grande différence.

Une hausse des cours à relativiser

Pour en arriver à un problème d’approvisionnement en pétrole, il faudrait des mois de blocage du détroit d’Ormuz par où ont transité plus de 14 millions de barils par jour en 2025, selon les données collectées par le cabinet de conseil en énergie Kpler. Cela représente un tiers des exportations mondiales de pétrole brut par voie maritime. Pour ce qui est du gaz, précisément du GNL (Gaz naturel liquéfié), les exportations du Qatar et celle plus faibles des Emirats arabes unis, qui passent évidemment toutes par le détroit d’Ormuz, représentent environ 2 milliards de mètres cubes par semaine, soit 20% des exportations mondiales.

Première mise au point, la hausse des prix du pétrole et du gaz même si elle est brutale doit être relativisée. Sur les cours du baril, elle reste relativement contenue. Depuis le déclenchement du conflit, le baril de qualité WTI (West texas intermediate), la référence américaine, a gagné 12% à environ 75 dollars et celui de qualité Brent, la référence européenne, 14% à 82 dollars. Depuis le début de l’année, la hausse des prix du pétrole ressort à 29% pour le WTI et 34% pour le Brent. Mais sur l’ensemble de l’année 2025, les cours du pétrole avaient baissé de près de 20%.

Pour le gaz naturel, le choc a été plus violent. Les prix du GNL en Asie ont augmenté de 100% depuis le déclenchement du conflit et ceux du gaz naturel en Europe de 70%. Dans les deux cas, les prix ont atteint l’équivalent d’environ 100 dollars le baril de pétrole. Ce sont des niveaux élevés mais supportables un certain temps. Pour donner un ordre d’idée, en 2022 à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les prix du GNL en Asie avaient atteint l’équivalent de 400 dollars américains le baril et les prix du gaz naturel en Europe de 540 dollars américains le baril !

Maintenant l’Europe se trouve dans une situation délicate, car ces réserves de gaz se sont vidées à un rythme jamais vu depuis cinq ans, du fait de températures hivernales assez basses qui se sont traduites par une augmentation de la demande pour alimenter les chaudières et les centrales à Gaz. Selon les données de Gas Infrastructure Europe, les sites de stockage de gaz de l’Union Européenne (UE) n’étaient remplis qu’à 30% au 1er mars et même à 21% pour la France et 20% pour l’Allemagne. Maintenant, les températures ne peuvent que continuer à remonter dans les prochaine semaines et l’approvisionnement en GNL de l’UE ne provient que de façon marginale du Golfe persique.

D’autres itinéraires

Il faut aussi savoir que la grande majorité des achats de gaz ne se font pas sur le marché spot mais à la suite de contrats à long terme dont les prix sont ajustés en fonction de variables définies à l’avance. Cela atténue les chocs. Autre moyen d’atténuer le choc, il existe des voies de transport de substitution pour une partie du pétrole venant du Golfe persique et des stocks stratégiques de pétrole comme de gaz.

Si le trafic maritime reste suspendu pendant plusieurs semaines, les exportateurs du Golfe chercheront d’autres itinéraires. Ils existent quelques possibilités. En théorie, l’Arabie saoudite peut pomper davantage de pétrole vers son terminal d’exportation de Yenbo, sur la mer Rouge. Mais les pétroliers qui chargent à Yenbo à destination de l’Asie devraient alors passer par le détroit de Bab-el-Mandeb, où les attaques des alliés houthis de l’Iran ont largement interrompu le trafic depuis fin 2023. Sinon, ils devront passer par le canal de Suez, la Méditerranée et contourner ensuite toute l’Afrique, un voyage d’au moins 50 jours. Mais cela est possible. Par ailleurs, les Émirats arabes unis pompent déjà presque autant de pétrole qu’ils le peuvent vers Fujairah, dans le golfe d’Oman, évitant ainsi le détroit d’Ormuz. Et l’armée américaine a annoncé avoir coulé tous les navires de la marine iranienne se trouvant dans le golfe d’Oman.

Des réserves stratégiques

Selon les calculs des experts, les exportateurs du Golfe pourraient envoyer jusqu’à 3,5 millions de barils supplémentaires par jour vers des terminaux permettant d’éviter le détroit d’Ormuz. Mais ce scénario très optimiste laisserait le monde confronté à une baisse soudaine de l’approvisionnement en pétrole d’au moins 10,5 millions de barils par jour. Étant donné qu’avant le déclenchement des hostilités, le monde disposait d’un excédent d’approvisionnement de l’ordre 3 millions de barils par jour, cela équivaudra à un déficit de l’ordre de 7 à 8 millions de barils par jour.

Cela semble beaucoup. Mais en septembre 2025, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) estimait que le monde disposait de réserves de pétrole de près de 8 milliards de barils. L’OPEP estimait le total à près de 8,5 milliards de barils. Une partie de ces réserves se trouve du mauvais côté du détroit d’Ormuz. Et pas moins de 1,4 milliard de barils sont en transit maritime et ne doivent pas être pris en compte. Malgré tout, la combinaison des stocks commerciaux accessibles et des réserves stratégiques gouvernementales suffit à couvrir tout déficit résultant d’une interruption des approvisionnements en provenance du golfe Persique pendant une année entière…

GNL, l’Asie en première ligne

Cela ne signifie pas pour autant que les semaines et éventuellement les mois à venir seront sans encombre. Une pénurie prolongée d’un mois ou plus entraînerait probablement une forte hausse des prix du pétrole par rapport aux niveaux actuels. Si la réduction des stocks et la libération des réserves stratégiques de pétrole atténueront l’impact, les pays importateurs de pétrole disposant de stocks limités souffriront. Et si les grandes économies, dont les États-Unis, réagissent à la hausse des prix en imposant des restrictions à l’exportation, les effets négatifs seront amplifiés.

La situation est plus tendue pour le GNL. La totalité des exportations de GNL du Qatar et des Émirats arabes unis transite par le détroit d’Ormuz. Ce trafic est désormais totalement interrompu, et même si les dommages causés le 2 mars au gigantesque terminal d’exportation de Ras Laffan au Qatar par des drones iraniens sont réparés, il est très improbable qu’il redémarre tant que les hostilités dureront. Certains pétroliers peuvent prendre le risque d’une attaque dans le détroit d’Ormuz, le pétrole brut étant inerte. Mais aucun opérateur ou équipage de méthanier ne prendra ce risque. Si un missile ou un drone venait à toucher un réservoir de GNL, le liquide commencerait rapidement à s’évaporer formant un mélange hautement inflammable et explosif dans l’air ambiant.

Une partie des exportations de GNL du Golfe va vers les pays européens, avant tout l’Italie. Mais la majeure partie, soit 80%, est destinée à l’Asie. La Chine, Taïwan et Singapour importent chacun environ un quart de leur GNL depuis le Golfe, et l’Inde plus de la moitié. Le Pakistan tire 90% de son GNL des exportateurs du Golfe.

L’impact de la suspension des exportations de GNL du Golfe persique va dépendre de trois facteurs au-delà de sa durée même. Le poids du GNL importé dans le mix énergétique des pays, la quantité de gaz naturel stockée dans les installations nationales, et la capacité à trouver d’autres sources d’approvisionnement. À cet égard, la Chine est bien placée. Bien que le Golfe fournisse un quart de ses importations de GNL, le GNL importé ne représente pas plus d’un quart de sa consommation totale de gaz, et le gaz ne représente que 10% de son mix énergétique primaire. De plus, on estime que la Chine dispose actuellement de réserves de gaz de près de 30 milliards de mètres cubes, soit l’équivalent d’une année entière d’importations en provenance du Golfe.

À l’autre extrémité de l’échelle en Asie de l’Est, les importations de GNL de Taïwan en provenance du Golfe représentent un quart de son approvisionnement total en gaz, le gaz représentant lui-même un quart du mix énergétique primaire de Taïwan. Et les stocks de gaz nationaux ne couvrent qu’environ six semaines d’approvisionnement en provenance du Golfe.

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