1)-On ne peut pas indéfiniment prendre ses désirs pour la réalité
La leçon à retenir de l’année 2025 n’est pas que les marchés énergétiques ont déjoué les prévisions, mais qu’ils ont suivi leurs fondamentaux habituels. Les systèmes mis en place au fil des décennies ne peuvent pas changer du jour au lendemain ou même en quelques années. C’est une impossibilité technique comme économique. Les infrastructures se développent lentement. Les investisseurs réagissent de manière sélective et les capitaux ne sont pas disponibles à l’infini. Enfin, les consommateurs adoptent le changement à leur rythme. Il n’est pas celui des institutions internationales et encore moins celui des militants.
Voilà pourquoi, la mort dans l’âme l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a fini par admettre que le déclin du pétrole dans le monde ne se ferait pas au rythme qu’elle espérait. Même la consommation mondiale de charbon, le combustible fossile qui émet le plus de gaz à effet de serre et le plus de polluants atmosphériques, n’a pas encore commencé son reflux et a encore battu l’an dernier des records…
En 2026, le fossé entre les aspirations et la réalité devrait donc rester le même. La transition énergétique se poursuit, mais de manière inégale et sous contrainte. Les combustibles fossiles restent essentiels et dominants et assurent encore 80% de la consommation d’énergie primaire dans le monde et plus de 60% en France. Seul point positif dans ce constat, leur usage est tout de même de plus en plus optimisé plutôt que développé. Mais les évolutions énergétiques restent moins impactées par les promesses des décideurs politiques que par les contraintes physiques, économiques et financières.
2)-Les réseaux sont devenus la contrainte déterminante de l’expansion des systèmes électriques
L’an dernier, le plus grand goulet d’étranglement énergétique dans le monde n’était pas le manque de projets, notamment renouvelables, mais les câbles nécessaires pour les relier aux réseaux et pour assurer la solidité et la stabilité des réseaux en question. Les files d’attente pour les interconnexions à travers l’Europe, l’Amérique du Nord et la Chine ont atteint des centaines de gigawatts de capacités de production électriques. Les développeurs devant attendre plusieurs années pour les études et les mises à niveau.
Le point marquant est la fragilisation des réseaux exposés à une part de production croissante des renouvelables intermittents, qui ne participent en rien à la stabilisation des réseaux, en fréquence et en tension, et déversent leurs productions sans souci de la demande. Le black-out spectaculaire le 28 avril de la péninsule ibérique en a apporté une nouvelle démonstration. Les avertissements répétés et ignorés des opérateurs de réseau ne le sont plus. Il était temps. Ce qui était des préoccupations techniques considérées comme marginales est devenu un enjeu politique majeur. Au point que la Commission européenne a décidé à la fin de l’année dernière de s’en emparer et a publié un ensemble de textes regroupés sous l’appellation de « paquet réseaux ». La priorité est donnée aux investissements dans les réseaux qui sont estimés à près de 1.200 milliards d’euros d’ici 2040.
Mais la Commission a évidemment aussi des arrières pensées politiques. Avec la promotion de ses « autoroutes de l’énergie », elle s’arroge le droit d’imposer aux Etats des interconnexions additionnelles, ce qui viole les Traités. Car elle cherche clairement à imposer un mix électrique uniforme à tous les pays de l’Union qui relève pourtant de la souveraineté des Etats membres…
En tout cas pour les investisseurs et les décideurs politiques, la leçon est claire : augmenter la production, qu’elle soit décarbonée ou non, ne résout pas grand-chose si l’électricité ne peut pas être acheminée là où elle est nécessaire. La modernisation du réseau occupe enfin une place centrale dans les stratégies énergétiques à long terme.
3)-Les prix du pétrole sont découplés d’un monde en crise permanente
Dans les nouvelles réalités énergétiques, l’une des plus frappantes est le fait que l’impact des soubresauts géopolitiques sur l’évolution des prix du pétrole est devenu négligeable. Les guerres en Europe et au Moyen-Orient, les perturbations du trafic maritime en mer Rouge, les interventions de l’administration Trump en Amérique latine et les risques politiques récurrents dans de nombreux pays producteurs auraient autrefois garanti une prime de risque considérable sur les cours du baril. En 2025, les marchés ont largement refusé de la payer. Et les cours du pétrole reflètent aujourd’hui davantage un déséquilibre en faveur de l’offre par rapport à la demande, des stocks confortables et un approvisionnement robuste assuré hors du cartel OPEP+ que les inquiétudes géopolitiques.
Les traders sont avant tout concernés par la faible croissance de la demande en Chine et en Europe, l’amélioration de l’efficacité énergétique dans de nombreux domaines et surtout la certitude que d’éventuelles perturbations de l’approvisionnement seront presque immédiatement compensées par les capacités de réserve et la réactivité des producteurs hors cartel qu’ils soient américains, canadiens, brésiliens, argentins, du Guyana ou de la Namibie. Dans le pétrole aussi, les fondamentaux structurels ont pris le pas sur les chocs quotidiens.
4)-L’éolien marin est confronté à la dure réalité de ses coûts, de ses risques et des aléas politiques
Le nouvel eldorado de l’éolien devait se trouver en mer. Là où soufflent des vents plus forts et plus réguliers et là, où en théorie, les oppositions des populations locales sont plus faibles. Mais dans cette équation, une part essentielle a été oubliée, celle du coût de construction, de maintenance et de raccordement des équipements. Les éoliennes marines sont les plus puissantes, mais s’il faut les ancrer dans des sols difficiles, à des profondeurs relativement importantes et construire des kilomètres de lignes et de multiples sous-stations pour les relier aux réseaux, les projets ne sont plus du tout économiquement viables sauf à accepter des niveaux de subventions inacceptables.
Voilà pourquoi la filière éolienne marine est en grande difficulté un peu partout dans le monde et plus particulièrement en Europe et aux Etats-Unis. A fortiori quand à Washington, l’administration Trump est son adversaire résolu. Pour en revenir aux fondamentaux économiques, la hausse des taux d’intérêt, l’inflation de la chaîne d’approvisionnement, les goulets d’étranglement dans les ports et les navires spécialisés et l’opposition des communautés locales ont littéralement stoppé l’expansion d’une technologie qui dépend entièrement des politiques publiques.
Plusieurs projets de grande envergure en Europe comme aux Etats-Unis ont été repoussés ou tout simplement annulés. Et à la fin de l’année 2025, dans plusieurs cas, il n’y a tout simplement eu aucune enchère pour les appels d’offre ouverts. Rien de tout cela ne signifie la fin de l’éolien en mer. Mais cela signifie que ceux qui en faisaient une panacée et une solution miracle doivent réviser leurs jugements. Les risques d’exécution, le coût du capital, la rentabilité réelle des projets et la nécessité de cadres politiques solides ne peuvent pas être balayés d’un revers de main.
5)-Le développement des véhicules électriques prouve que le comportement humain l’emporte toujours sur les modèles théoriques
Les ventes de véhicules électriques ont continué à progresser en 2025, mais pas au rythme prévu par les scénarios politiques des institutions internationales, des gouvernements et des militants. Les questions de l’accessibilité financière des véhicules, des contraintes d’usages, des lacunes des infrastructures de recharge et l’angoisse des consommateurs sur l’autonomie ont ralenti la marche en avant d’une technologie qui devait tout balayer sur son passage. En-dehors des pays où les subventions massives et la pression sociale rendent les véhicules électriques irrésistibles, en Chine et en Norvège notamment, le marché de masse n’a pas basculé. Et cela même si les contraintes à l’utilisation de la voiture à motorisation thermique ne cessent de grandir.
Le résultat est que les ventes de véhicules neufs baissent sur la plupart des marchés et l’âge des véhicules en circulation augmente. Ce n’est pas pour rien si sous la pression d’une industrie automobile en grand danger, la Commission européenne a fini par revoir, très symboliquement, son obligation de cesser d’ici 2035 toute commercialisation de voitures à motorisation thermique.
6)-Les politiques énergétiques deviennent plus pragmatiques
Quand plusieurs pays européens, dont le Royaume-Uni, la Norvège, la Pologne et l’Italie, reprennent ou accélèrent les recherches de pétrole et de gaz dans leurs eaux territoriales, on peut parler de changement de paradigme. Quand en France, la trop fameuse PPE3 (Programmation pluriannuelle énergétique version 3) qui stipule des investissements massifs et coûteux dans les renouvelables intermittents ne voit pas le jour en dépit des pressions incessantes de multiples lobbys, il se passe quelque chose. Les pouvoirs publics en France ne peuvent plus ignorer le fait que le pays produit en surabondance une électricité décarbonée à 95% et qu’investir des centaines de milliards d’euros dans des capacités éoliennes et solaires n’a aucun sens aujourd’hui.
L’évolution est notable et générale. L’administration Trump qui privilégie l’exploitation et les exportations d’hydrocarbures, notamment de GNL, n’y est évidemment pas pour rien. Mais le ton plus réaliste sur les ambitions et le rythme de la transition énergétique montrent que pour les décideurs politiques la sécurité d’approvisionnement, les contraintes financières et l’acceptabilité sociale sont aussi importantes que la décarbonation des économies.
L’écart entre ce que la politique prône et impose et ce que les entreprises et les marchés permettent était devenu trop grand. Les décisions d’investissement et la production, et les décisions de consommation, restent au final du ressort des entreprises et des citoyens.
7)-Les centres de données liés à l’intelligence artificielle (IA) transforment la demande en électricité
L’intelligence artificielle (IA) est passée progressivement au cours des dernières années d’une question technologique majeure à un enjeu énergétique. Une vague de construction de centres de données développés expressément pour l’IA a dans certains pays et certaines régions, notamment aux Etats-Unis et en Chine, bouleversé les prévisions de consommation d’électricité et déjà commencé à peser sur les prix de l’électricité.
Le développement et le déploiement d’une IA avancée, en particulier des grands modèles génératifs tels que ChatGPT, sont les principaux moteurs de la croissance dans certaines régions du monde de la demande d’électricité. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la demande d’électricité des centres de données devrait plus que doubler d’ici à 2030 pour tendre vers les 1.000 térawattheures (TWh), l’équivalent de la consommation totale du Japon. Le FMI présente des projections plus alarmistes, considérant que les besoins en électricité induits par les usages de l’IA pourraient pousser sa consommation jusqu’à 1.500 TWh d’ici 2030, surpassant toutes autres sources de demande émergentes (véhicules électriques compris) et avoisinant la consommation électrique de l’Inde, le pays le plus peuplé au monde.
D’ores et déjà, dans certains Etats des Etats-Unis, la demande supplémentaire d’électricité provenant des seuls centres de données rivalise avec celle de villes de taille moyennes. Ces besoins qu’il est difficile de satisfaire rapidement sont devenus un frein au développement de l’IA qui exige une alimentation électrique fiable 24 heures sur 24. Cela se traduit par un intérêt marqué des géants de la technologie pour les petits réacteurs nucléaires modulaires (SMR) et évidemment pour les centrales à gaz classiques.
8)-Le cartel OPEP+ découvre ses nouvelles limites dans un monde où l’offre de pétrole est abondante
Si dans le domaine pétrolier, les années 2022-2023 ont été marquées par une reprise en main du marché par l’OPEP+ qui en limitant son offre après la pandémie de Covid a réussi à faire remonter les cours du baril, la situation aujourd’hui n’est plus du tout la même. L’OPEP+, qui rappelons-le regroupe les 13 membres de l’OPEP historique menés par l’Arabie Saoudite et ses dix pays alliés producteurs de pétrole menés par la Russie, a une influence devenue limitée sur les cours du baril. Au point qu’il a abandonné en partie sa politique de restriction de l’offre qui ne permet plus de maintenir les cours à un niveau relativement élevé.
Car les réductions volontaires de production se sont heurtées à une réalité brutale : l’offre hors OPEP, en particulier celle des États-Unis, du Brésil, du Guyana et du Canada, a continué de croître, tandis que les prévisions de la demande ont été révisées à la baisse à plusieurs reprises.
Du coup, les prix du pétrole ne réagissent plus de manière durable aux annonces de l’OPEP+. Cela ne veut pas dire que l’OPEP+ a perdu toute puissance et toute influence, mais que ses interventions ont perdu de leur efficacité.














