Le débat en France sur la politique énergétique est souvent tellement dérisoire et provincial qu’il perd de vue l’une des vraies chances de notre pays. Il produit en surabondance une électricité bas carbone à 95% à des coûts maîtrisés et avec un réseau équilibré et sûr. Et tout cela avant tout grâce à son parc nucléaire qui assure une production abondante, permanente, centralisée et facile à gérer. Elle participe d’ailleurs considérablement à l’équilibre des réseaux électriques de bon nombre de nos voisins anti-nucléaires même si les choses commencent à changer, à commencer par l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie.
Au lieu de se perdre dans des querelles absurdes sur des investissements démesurés et inutiles dans des renouvelables intermittents, la France devrait utiliser cet atout précieux. Car dans de nombreux pays dans le reste du monde, y compris en Europe, la production d’électricité et les réseaux pour assurer sa distribution ne parviennent plus à suivre la progression de la demande et sont devenus un véritable frein à la croissance économique et au développement technologique.
Le développement entravé de l’IA
C’est ce que montre notamment l’agence Bloomberg. Elle prend comme exemple celui aux Pays-Bas du fabricant d’équipements pour puces électroniques ASML. Il joue un rôle majeur dans le développement de l’intelligence artificielle (IA) et dans l’avenir de l’économie néerlandaise et européenne. Mais l’un des plus grands projets de l’entreprise, la construction d’un campus qui emploiera jusqu’à 20.000 personnes dans la région d’Eindhoven, dépend de la possibilité d’obtenir un raccordement électrique à la hauteur de ses besoins. Ce qui est très loin d’être assuré…
Car ASML fait partie des 12.000 entreprises néerlandaises qui attendent d’être raccordées au réseau électrique. Netbeheer Nederland, l’association des opérateurs de réseau néerlandais, estime que les problèmes de congestion devraient persister pendant encore dix ans, même s’ils investissent 8 milliards d’euros par an. L’une des raisons est que la consommation d’électricité a augmenté bien plus rapidement que prévu. « Les Pays-Bas consomment déjà autant d’électricité que ce qui était initialement prévu pour l’année 2030», explique Debby Dröge, de Netbeheer Nederland.
Une étude récente du cabinet ECORYS estime que si le réseau néerlandais n’est pas renforcé rapidement cela pourrait coûter au pays entre 8 et 30 milliards d’euros par an en perte d’activité économique. En Allemagne, les associations professionnelles avertissent que l’absence d’un approvisionnement électrique sûr et à des prix acceptables menace l’industrie du pays. Ce n’est pas pour rien si le gouvernement allemand vient de décider de subventionner l’électricité pour les groupes industriels. Il a aussi décidé de construire en urgence 40 centrales thermiques au gaz. Au Royaume-Uni, les opérateurs de réseau ont dépensé 1,4 milliard de livres sterling depuis le début de l’année pour faire fonctionner des centrales à gaz plus coûteuses et ont arrêté les éoliennes moins chères du nord qui n’étaient tout simplement pas connectées aux centres de consommation.
Des centaines de milliards d’investissements
Les investissements nécessaires pour permettre aux réseaux électriques européens de faire face à la fois à l’augmentation de la consommation et plus encore de s’adapter au développement des renouvelables intermittents se chiffrent en centaines de milliards d’euros, très exactement 584 milliards d’euros (entre 2024 et 2030) selon la Commission européenne.
Le manque d’accès à l’électricité a été l’une des raisons pour lesquelles Google a annulé son projet de centre de données près de Berlin au début de l’année. Un centre de données situé à Francfort ne peut pas s’agrandir, faute pour les opérateurs de réseaux de pouvoir fournir suffisamment d’électricité avant 2033. Les pénuries d’électricité ont conduit Microsoft à délocaliser ses investissements dans les centres de données de l’Irlande et du Royaume-Uni vers les pays nordiques. Même au cœur de la Silicon Valley, des centres de données ne peuvent pas commencer à fonctionner car le service public local de Santa Clara n’est pas en mesure de fournir suffisamment d’électricité. Un centre de données que Digital Reality Trust a demandé à construire en 2019 pourrait rester inutilisé pendant des années…
De multiples enquêtes confirment cette tendance. Environ 72% des dirigeants interrogés dans le cadre de l’enquête 2025 AI Infrastructure Survey menée par le cabinet Deloittecitent la capacité du réseau électrique comme une contrainte « très » ou « extrêmement » difficile à surmonter. Une autre enquête importante souligne que plus de 90% des développeurs considèrent les limites du réseau électrique comme le principal obstacle aux projets de centres de données. Ces contraintes peuvent également toucher des entreprises dans d’autres secteurs. La société suédoise SSAB AB a retardé le démarrage d’une aciérie en raison de retards dans le réseau électrique.
Presque tous les pays du G20 sont affectés
Cela a longtemps été le type de contrainte que connaissaient les pays en développement ou en croissance industrielle très rapide comme la Chine qui a longtemps fait face à des pénuries d’électricité. Les pays développés n’étaient pas confrontés à ces problèmes, car la désindustrialisation a maintenu la demande en électricité à un niveau stable, voire en baisse, au cours des dernières décennies.
Aujourd’hui, l’essor de l’IA mais aussi celui des voitures électriques, l’électrification des usages et la production croissante d’électricité par des renouvelables intermittents (éoliennes, panneaux solaires) qui fragilisent les réseaux et nécessitent des investissements considérables pour les adapter ont changé la donne. Les pays riches ne parviennent pas à faire face. En Europe et aux États-Unis, la demande en électricité est restée pratiquement stable ou a diminué au cours des deux dernières décennies, mais les scénarios de transition énergétique, des plus ambitieux ou plus prudents, prévoient tous une augmentation importante de la consommation d’électricité au cours des deux prochaines décennies.
Consommation d’électricité et développement
Une analyse approfondie de Bloomberg Economics montre que presque tous les pays du G20 ont vus leurs réseaux électriques fragilisés au cours des dernières années. Cela se traduit par une offre qui ne parvient pas à suivre la demande, des fluctuations de prix considérables en quelques heures, des risques accrus de blackout. L’analyse montre aussi que cela se traduit par une baisse des investissements à long terme, notamment dans la fameuse réindustrialisation, compte tenu de l’impossibilité de garantir une énergie abondante, sûre et bon marché.
La consommation d’électricité, qui n’est pas une source d’énergie mais un vecteur qu’il faut produire, est étroitement corrélée avec le niveau de développement. En général, plus vous êtes riche, plus vous consommez d’électricité. Et cette règle se vérifie dans toutes les régions du monde, en Inde, en Chine, en Afrique… et à travers le temps, de la fin du XIXe siècle à nos jours. Ce type de corrélation n’existe pas pour les énergies fossiles. La consommation de charbon, par exemple, augmente avec le PIB d’un pays, puis diminue lorsque celui-ci passe d’un revenu moyen à un revenu élevé. Il faudra voir si la Chine n’est pas une exception à la règle…
La partie la plus préoccupante de l’analyse de Bloomberg Economics concerne l’impact à long terme des pénuries d’électricité. Lorsque le réseau est soumis à des contraintes, la demande en électricité diminue. Cela entraîne une baisse de la pression sur le réseau, mais aussi une baisse de la croissance économique. « Les pays qui ne parviennent pas à répondre à la demande croissante en électricité risquent de passer à côté d’investissements déterminants qui façonneront les perspectives économiques pour les décennies à venir ».














