Les pays européens ne cessent depuis plusieurs mois de déclarer qu’ils entendent défendre et renforcer leur souveraineté militaire, industrielle et énergétique. Ils ne cessent aussi, à commencer par la France, de vanter la coopération et le partenariat étroit avec l’émirat du Qatar, à vanter son rôle de « médiateur » dans les conflits au Moyen-Orient, et à chercher par tous les moyens à attirer ses investissements et à acheter son GNL (Gaz naturel liquéfié). Peu importe que l’émirat soit pris la main dans le sac dans de multiples procédures judiciaires pour corruption au Parlement européen, auprès de la FIFA ou au Congrès américain. Peu importe que le Qatar soit particulièrement problématique en matière de droits de l’homme, notamment pour les travailleurs immigrés présents sur son sol. Peu importe qu’il soutienne ou ait soutenu sans exception tous les mouvements « fréristes » et terroristes islamistes dans le monde et que sa chaîne d’information continue, al Jazeera, soit le principal organe mondial de propagande des Frères musulmans selon l’universitaire Gilles Kepel. Et peu importe que l’émirat fasse maintenant et explicitement du chantage à l’Union Européenne (UE) sur la livraison de son gaz…
Le Qatar a réussi, il est vrai, le tour de force de se rendre indispensable, en termes énergétiques, financiers, politiques et même sportif, et se sent suffisamment fort aujourd’hui pour montrer son vrai visage et menacer l’Europe de ne plus lui livrer de gaz si elle ne se plie pas à ses exigences. Des cargaisons devenues essentielles depuis la décision de l’UE de se passer définitivement des approvisionnements russes d’ici la fin de 2027. L’Europe a ainsi troqué une dépendance envers la Russie pour une autre envers les Etats-Unis et le Qatar.
La Commission européenne a déjà commencé à céder
Le Qatar est le troisième exportateur mondial de GNL, après les États-Unis et l’Australie, et devrait rapidement retrouver sa première place avec les investissements considérables en cours qui devraient quasiment doubler ses capacités de production d’ici la fin de la décennie. L’émirat a fourni près de 14% du GNL consommé en Europe depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022. Et cela lui donne un moyen de pression considérable. A tel point que la Commission européenne a déjà commencé à céder en limitant les exigences de la directive CSDDD, mais n’a pas été assez loin selon l’émirat. Vous avez dit souveraineté européenne…
Il y a déjà eu un premier épisode à la fin de l’année dernière. Le ministre de l’Énergie du Qatar, Saad al Kaabi, qui dirige aussi l’entreprise publique QatarEnergy, avait commencé à menacer l’UE. L’émirat ne livrerait plus de gaz si l’Union Européenne appliquait sa directive dite CSDDD instituant un « Devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité »… à QatarEnergy. La directive exige que les grandes entreprises s’assurent à partir de 2027 que l’ensemble de leurs chaînes d’approvisionnement ne contrevienne pas aux droits de l’homme et à la protection de l’environnement.
Une première menace en décembre 2024
Elle a été adoptée en mai 2024 et les pays de l’Union doivent transposer la directive dans leurs législations nationales d’ici la fin de 2026. En cas de manquement des grandes entreprises à ces dispositions, elles seront tenues responsables des dommages causés. Une amende pouvant aller jusqu’à 5% de leur chiffre d’affaires annuel mondial pourra leur être infligée.
Saad al Kaabi avait expliqué au Financial Times qu’il cesserait de fourni du GNL à l’Europe si un seul pays de l’Union venait à imposer une amende à QatarEnergy. « S’il s’avère que je perds 5% de mon chiffre d’affairs en allant en Europe, alors je n’irai plus en Europe…Je ne bluffe pas. Je ne bluffe pas. Ces 5% de revenus générés par QatarEnergy signifient également 5% de revenus pour le Qatar. Il s’agit de l’argent du peuple… je ne peux donc pas perdre une telle somme – et personne n’accepterait de perdre une telle somme ».
Des lettres de menace à la Commission européenne et au gouvernement belge
La menace a été réitérée cette année dans une lettre adressée au gouvernement belge le 21 mai, toujours par Saad al-Kaabi et dont le contenu est révélé par le journal allemand Welt am Sonntag. « En termes simples, si aucune modification supplémentaire n’est apportée à la CSDDD, l’État du Qatar et QatarEnergy n’auront d’autre choix que d’envisager sérieusement d’autres marchés en dehors de l’UE pour notre GNL et nos autres produits, qui offrent un environnement commercial plus stable et plus accueillant », a-t-il écrit. La Commission européenne aurait également reçu une lettre au contenu similaire le 13 mai dernier.
La Commission a pourtant proposé des modifications à la CSDDD afin d’en limiter les exigences : en reportant son lancement d’un an, à la mi-2028, et en réduisant les contrôles que les entreprises devront effectuer tout au long de leurs chaînes d’approvisionnement. Mais pour le Qatar, les modifications apportées ne vont pas assez loin.
Dans sa lettre du 13 mai, Saad al-Kaabi se dit particulièrement préoccupé par l’exigence de la CSDDD imposant aux entreprises d’élaborer un plan de transition climatique conforme à l’objectif de l’Accord de Paris visant à limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C. « Ni l’État du Qatar, ni QatarEnergy n’ont l’intention d’atteindre la neutralité carbone dans un avenir proche », indique la lettre, qui ajoute que la CSDDD porte atteinte au droit des pays de définir leurs propres contributions nationales aux objectifs de l’Accord de Paris.