Sébastien Lecornu cherche le moyen de promulguer en catimini la PPE3

4 décembre 2025

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Photo : Portrait officiel Sebastien Lecornu Ministre des Armees wikimedia commons
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Sébastien Lecornu cherche le moyen de promulguer en catimini la PPE3

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La Programmation pluriannuelle de l’énergie, troisième version, (PPE3), est une aberration dénoncée par la quasi-totalité des experts indépendants, que ce soit ceux de l’Académie des sciences, de l’Académie des technologies ou du haut commissariat à l'Energie atomique. Cela n’empêche pas le gouvernement Lecornu, sensible aux pressions du lobby des renouvelables, d’essayer de trouver le moyen de promulguer en catimini une PPE3 légèrement amendée, une « feuille de route », par décret d’ici la fin de l’année… pendant la trêve des confiseurs.

Le Premier ministre Sébastien Lecornu est à l’offensive pour tenter de désamorcer la contestation et les oppositions et réussir à publier par décret la trop fameuse PPE3 (Programmation pluriannuelle de l’énergie, troisième version) avant la fin de l’année dans une version édulcorée qui pourrait être baptisée « feuille de route ». Il y a déjà eu plusieurs tentatives pour promulguer le décret en catimini dont une en août qui a été bloquée in extremis. Mais le poids au sein de l’Etat du lobby des renouvelables est considérable.

Matignon essaye donc de faire passer la pilule d’une PPE3 légèrement amendée avec des objectifs de capacités nouvelles revus à la baisse pour le solaire et l’éolien en mer et la promesse d’une diminution, symbolique, de la fiscalité sur l’électricité et d’un coup de pouce, on ne sait pas vraiment comment, à l’électrification des usages. Car cette dernière reste une vue de l’esprit et pour preuve la consommation d’électricité en France baisse, de 6% depuis la période d’avant le Covid. Même une « feuille de route » un peu moins outrancière ne retirerait rien aux critiques fondamentales sur cette PPE3 qui reviendrait à engager pour une décennie (2025-2035) des dizaines voire des centaines de milliards d’euros d’investissements payés par les contribuables et les consommateurs pour des capacités supplémentaires de production d’électricité décarbonée dont le pays n’a nul besoin. Une aberration. Le projet de loi de finances 2026 prévoit déjà 8,2 milliards d’euros de dépenses pour les aides à la production d’énergie renouvelable, 3 milliards de plus que l’enveloppe budgétisée pour 2025. Et cela sans compter les investissements dans les réseaux qui sont payés directement par les consommateurs via leur facture d’électricité. En cas d’adoption de la PPE3, ces sommes ne peuvent qu’exploser. Pour la modernisation et l’adaptation des réseaux électriques par RTE et Enedis, le coût serait d’au moins 200 milliards d’euros !

Intérêts particuliers contre intérêt général

Céder aux industriels des renouvelables et aux idéologues anti-nucléaires qui sont leurs alliés reviendrait à privilégier ostensiblement des intérêts particuliers et corporatistes au détriment de l’intérêt général. Les contrats garantis par l’Etat sur 15 ou 20 ans pour les parcs éoliens et solaires ont tout d’une rente offerte la plupart du temps à des intérêts privés: accès prioritaire au réseau (dédommagements si cela n’est pas possible) et prix de vente garantis. Cela revient à privatiser avec des subventions massives payées par le contribuable et le consommateur la production d’électricité du pays.

Cela n’empêche pas Matignon d’imaginer promulguer sa PPE3 amendée entre Noël et Nouvel an et d’espérer limiter ainsi les remous politique … Sébastien Lecornu a promis « une décision avant Noël » et l’énergie fait partie de ses priorités. Le cabinet du Premier ministre a déjà lancé deux initiatives pour préparer le terrain : celle d’une baisse, très symbolique, des factures d’électricité l’an prochain pour les ménages, et une mission confiée à deux personnalités éminentes, révélée par Les Echos, pour évaluer le coût réel des renouvelables intermittents. Comme s’il n’était pas déjà parfaitement connu et chiffré… Cette mission sur le coût des renouvelables intermittents serait confiée à Jean-Bernard Lévy, ancien Pdg d’EDF (2014-2022) et au haut fonctionnaire Thierry Tuot, Conseiller d’Etat et premier directeur général de la Commission de régulation de l’énergie (CRE) entre 2000 et 2003. Sans surprise, la révélation de cette mission éventuelle dont la feuille de route reste à définir précisément a provoqué immédiatement l’inquiétude des filières éolienne et solaire. La transparence n’est pas à leur avantage…

Et pour ce qui est de la baisse des factures d’électricité pour les ménages, elle pourrait être d’un à quatre euros par mois en diminuant des taxes (les accises) et en les reportant sur les factures de gaz… des mêmes ménages.

Exportations record d’électricité décarbonée

Il s’agit surtout de semer la confusion. Car la PPE3 est considérée par la quasi-totalité des experts indépendants comme une aberration. Elle était violemment rejetée en avril dernier par l’Académie des Sciences qui dénonçait ses « incohérences », son caractère totalement « irréaliste » et un niveau de rigueur « indigne d’une production des services de l’État ». Il y a un mois, c’était au tour de l’Académie des technologies de sommer les pouvoirs publics de se ressaisir, d’apporter des « ajustements urgents à la PPE3 » et de redonner ainsi de la cohérence et du réalisme à la politique énergétique du pays. En juillet dernier, c’était cette fois une note confidentielle du haut commissaire à l’Energie atomique, Vincent Berger, dont l’existence était révélée par Le Point, qui dénonçait une surévaluation considérable de la demande d’électricité dans la PPE3 et les conséquences désastreuses pour les finances publiques d’une nouvelle augmentation des surcapacités de production d’électricité du pays.

Cette « surabondance » de l’offre par rapport à la demande pourrait avoir, « si elle devait perdurer, des conséquences délétères pour la gestion du réseau et nos finances », expliquait encore le 3 décembre le sénateur Patrick Chaize (LR) lors de la remise d’un rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) sur « les impacts technologiques de l’évolution du mix énergétique français ».

Et la PPE3 stipule des investissements massifs pendant dix ans dans l’éolien et le solaire dont le pays n’a absolument pas besoin car il produit déjà et en surabondance une électricité décarbonée à 95% (chiffre de 2024). L’an dernier, la France a produit 537 TWh et en a consommé 447 TWh. Elle a donc battu des records d’exportation d’électricité. Quel est alors l’intérêt pour le contribuable, le consommateur et l’avenir énergétique du pays de continuer à investir dans les renouvelables intermittents tout en ayant déjà par ailleurs lancé un programme de construction de six nouveaux réacteurs nucléaires ? Sans compter le fait que les projets renouvelables déjà déposés et en cours d’instruction représentent pas moins de 52 GW de capacités, 30 réacteurs nucléaires EPR comme celui de Flamanville…

La France n’a aujourd’hui ni les moyens financiers ni le moindre intérêt technique et économique à se lancer dans de nouveaux investissements de ce type. En outre, son réseau électrique gère déjà difficilement la surproduction aléatoire éolienne et solaire.

Messages contradictoires

Les déséquilibres croissants entre offre et demande d’électricité, du fait des productions intermittentes et aléatoires des renouvelables, affectent les prix de l’électricité, qui s’effondrent quand les parcs éoliens et solaires produisent massivement ou s’envolent quand il n’y a pas de vent et de soleil. Ils entraînent aussi un « écrêtement » croissant de la production photovoltaïque, qui a quasiment doublé en un an pour atteindre 2 TWh au premier semestre, et des variations de puissance de plus en plus fréquentes des centrales nucléaires d’EDF qui affectent la durée de vie des réacteurs. L’électricien public doit publier un rapport sur le sujet qui se fait attendre. Il sera peut-être rendu public après la promulgation de la PPE3…

Dans une lettre récente adressée à la Cour des comptes, Bernard Fontana, le Pdg d’EDF, a déjà fait part de sa « préoccupation grandissante s’agissant des impacts d’un recours accru à la modulation ». Il évoque des conséquences « sur le fonctionnement des réacteurs et en matière de résilience du système électrique ». Le black-out espagnol et portugais d’avril dernier devrait avoir servi de leçon.

Mais dans la grande tradition macronienne, le Premier ministre a multiplié les messages contradictoires sur la politique énergétique du pays. En faveur du lobby renouvelable en déclarant en septembre dernier dans une interview au Parisien qu’« il n’est pas question de revenir sur nos ambitions énergétiques car la décarbonation est une priorité pour notre souveraineté. Il faut sortir de certaines dépendances » tout en affirmant en même temps « qu’aucune rente ne sera tolérée, n’en déplaise à certains lobbys ». Comprenne qui pourra.

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