<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Revenir aux fondamentaux : le trilemme énergétique

31 mars 2026

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Revenir aux fondamentaux : le trilemme énergétique

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Toute politique énergétique devrait tenter de combiner les trois objectifs contradictoires suivants : accéder à une énergie abondante et bon marché, s’assurer de la sécurité d’approvisionnement et prendre en compte la nécessité de décarboner et de limiter la pollution. C’est le fameux trilemme énergétique qui a manifestement été longtemps oublié par les décideurs politiques européens comme français. Résultat, l’énergie est de moins en moins abondante et bon marché. La sécurité d’approvisionnement n’est pas assurée. Et les résultats de la décarbonation, sans cesse mise en avant, sont décevants.

L’équation de toute politique énergétique est à la fois simple… et contradictoire. Elle consiste à concilier, autant que faire se peut, trois objectifs. Accéder à une énergie abondante et bon marché, s’assurer de la sécurité d’approvisionnement et prendre en compte la nécessité de décarboner et de limiter la pollution. Cela contraint à faire des compromis dans tous les choix énergétiques. Il ne faut pas perdre de vue en outre, comme le font souvent les politiques, les institutions de tous ordres et les militants, que le secteur de l’énergie est un écosystème physique construit patiemment pendant de nombreuses décennies et qui ne se modifie pas d’un claquement de doigts. Il comprend trois éléments indissociables : l’approvisionnement (production ou extraction), la distribution (transport, transmission) et évidemment la demande.

Pour en revenir aux trois objectifs du trilemme, les combustibles fossiles sont la plupart du temps, relativement abordables compte tenu notamment de leur densité énergétique mais polluants et présentent des risques géopolitiques récurrents d’approvisionnement, plus particulièrement pour les hydrocarbures. Le nucléaire est sûr et à faible émission de carbone, mais les équipements nécessitent du temps et de lourds investissements pour être construits. Les renouvelables intermittents sont rapidement mis en place, mais sont incapables d’assurer la sécurité d’approvisionnement compte tenu justement de leur intermittence. Seules des avancées très significatives dans le stockage de l’électricité pourraient un jour remédier à ce problème.

On ne peut en fait concilier que deux des trois variables

Si on entre un peu plus dans le détail du trilemme énergétique, on voit rapidement que les décideurs politiques ne peuvent concilier relativement facilement que deux des trois variables. Et que pour prendre en compte les trois éléments du trilemme, ils doivent combiner dans le temps différentes sources d’énergie, différentes technologies et différents usages permettant d’optimiser des critères contradictoires. On ne peut pas dire que cela se fasse souvent. L’exemple de la PPE3 est à cet égard édifiant. Elle stipule des investissements massifs et inutiles dans les renouvelables intermittents qui n’apporteront aucun gain réel en matière d’émissions, la France produit déjà en surabondance une électricité décarbonée à plus de 95%, et qui auront pour conséquence une augmentation considérable du coût de l’électricité pour le consommateur et le contribuable…

Si l’on examine les technologies de production d’énergie, on comprend mieux cette réalité souvent niée. Le charbon, utilisé comme combustible pour les chaudières, est abondant dans la croûte terrestre et produit une énergie abordable. Le charbon garantit également la sécurité d’approvisionnement aux utilisateurs dans les pays où il est extrait localement, ce qui élimine toute menace d’ingérence étrangère. De plus, une centrale à charbon peut stocker plusieurs mois d’approvisionnement en charbon sur place.

Cela explique pourquoi il est une source d’énergie majeure, la première, en Chine et en Inde, dans les deux pays les plus peuplés, de loin, de la planète. Mais le charbon n’est absolument pas durable, car il est le combustible fossile qui émet le plus de gaz à effet de serre et il faut y ajouter une pollution atmosphérique considérable avec du dioxyde de soufre, des oxydes d’azote, des particules (suie), des métaux lourds comme le mercure et des cendres volantes toxiques qui doivent être stockées avec précaution pendant des décennies.

La gaz naturel pas très différent du charbon, surtout le GNL

Du point de vue du trilemme, le gaz naturel semble presque identique au charbon, même s’il émet environ moitié moins de gaz à effet de serre, plus si l’on prend en compte le méthane, et nettement moins de pollution atmosphérique. Et le GNL est de loin la solution la moins souhaitable car le processus de liquéfaction et regazéification du gaz et le transport maritime augmentent considérablement les émissions et la pollution. Au point que certaines études ont même été jusqu’à considérer qu’entre le GNL et le charbon, la différence n’était pas considérable. En outre, le GNL n’offre pas la sécurité d’approvisionnement du charbon et coûte cher, bien plus que le charbon et que le gaz naturel transporté par gazoduc. Du point de vue du trilemme, le GNL n’offre en fait pas beaucoup d’avantages.

L’énergie nucléaire en offre bien plus. Elle est considérée comme durable car elle ne produit aucune émission de CO2. La sécurité d’approvisionnement est également assurée, car l’uranium est relativement abondant et produit pour l’essentiel dans des pays et des zones géographiques sûres sur le plan géopolitique. Il existe en outre des développements technologiques, neutrons rapides et utilisation des déchets, thorium, qui permettent de faire fonctionner des réacteurs nucléaires sans uranium minier. L’inconvénient du nucléaire est qu’il est cher, pour le nouveau nucléaire moins pour les parcs déjà amortis en France et aux Etats-Unis, et plus encore très long à déployer. Il faut au moins une décennie pour construire une centrale. Le nucléaire répond à deux des trois critères.

Les renouvelables intermittents, aucune sécurité d’approvisionnement

Pour ce qui est des renouvelables intermittents, ils répondent aussi à deux des trois critères du trilemme même si celui de leur coût réel est sujet à controverses et n’est pas du tout le même si on prend le solaire photovoltaïque, bon marché et facile à installer et l’éolien maritime, bien plus cher et nécessitant des investissements lourds. Maintenant, les renouvelables en général et intermittents en particulier répondent au critère du durabilité, peu d’émissions et peu de pollutions, en-dehors de la pollution visuelle pour les éoliennes et des centaines de tonnes de béton dans le sol. Elles sont compétitives, surtout le solaire, face aux combustibles fossiles et au nucléaire. Mais elles n’assurent pas la sécurité d’approvisionnement. Et elles demandent en outre des surfaces au sol extensives.

Les défenseurs des énergies renouvelables ont raison de souligner que les photons de la lumière solaire et les vents n’ont pas à traverser le détroit d’Ormuz pour produire de l’électricité. Mais ils n’en restent pas moins intermittents et même déstabilisants pour les réseaux électriques et les équipements pour être construits nécessitent par ailleurs des quantités importantes de métaux et minéraux qui eux peuvent être bloqués, pas dans le détroit d’Ormuz, mais dans les usines chinoises. Ils produisent des quantités excédentaires d’électricité pendant les journées ensoleillées et venteuses. Mais que se passe-t-il la nuit, quand les journées sont courtes et nuageuses ou lorsqu’il n’y a pas de vent ? La solution existe… en théorie. Un jour viendra. Les technologies de batteries à grande échelle peuvent combler ce manque tout comme l’hydraulique via les STEP (Stations de transfert d’énergie par pompage).

Des politiques européennes et françaises incohérentes

Ce sont des solutions qui aujourd’hui n’en sont pas. Même si le prix des batteries a fortement baissé au cours des dernières années. Mais il reste rédhibitoire, surtout à l’échelle des besoins en électricité d’une ville, d’une région, d’un pays… Sans parler des besoins en métaux dits stratégiques pour construire les quantités de batteries en question. Du coup, l’électricité renouvelable n’est plus du tout abordable. Encore un des trois critères du trilemme qui disparait. Quant aux STEP, elles sont aussi, sur le papier, idéales. Des barrages avec des turbines qui permettent d’utiliser l’électricité renouvelable excédentaire pour faire remonter l’eau du bassin en aval vers le bassin en amont. Mais les possibilités géographiques sont limitées et plus encore les oppositions locales et politiques considérables et violentes pour en construire de nouvelles, surtout en Europe et surtout en France…

En fait, le concept du trilemme énergétique n’a jamais été aussi utile qu’aujourd’hui pour faire de la pédagogie et montrer les limites actuelles des politiques énergétiques européennes et françaises et souvent leur incohérence. Elles devraient combiner différentes sources d’énergie, différentes technologies et différents usages permettant d’optimiser les trois critères contradictoires. A savoir, accéder à une énergie abondante et bon marché, s’assurer de la sécurité d’approvisionnement et prendre en compte la nécessité de décarboner et de limiter la pollution. Mais l’accès à une énergie abondante et bon marché et la sécurité d’approvisionnement ont été sacrifiés depuis de nombreuses années au bénéfice d’une volonté clamée sans cesse de décarbonation… qui a été en fait assez inefficace à l’échelle européenne.

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La rédaction

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