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Rejeter la capture et le stockage du CO2, une erreur historique

Centrale charbon wikimedia commons

Pour l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), la capture et le stockage du CO2 présentent un intérêt «limité». Une thèse contredite, entre autres, par l’Agence internationale de l’énergie, le World Economic Forum, l’Académie des sciences américaine ou l’Imperial College de Londres. Pour eux, ces technologies sont même indispensables à la transition. Cherchez l’erreur…

Pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, et notamment de CO2, liées à l’énergie, il n’existe que deux moyens. Le premier consiste à en émettre moins, en en consommant moins et en utilisant des énergies dites décarbonées pour les substituer aux énergies fossiles. Ce processus est en cours, mais comme toutes les transitions énergétiques de l’histoire, il est lent et difficile. Et plus encore au XXIème siècle compte tenu de l’échelle de la transformation à faire et parce que dans des domaines clés grands consommateurs d’énergie comme les transports, le chauffage, l’industrie et l’agriculture, il existe peu ou pas d’énergies de substitution aux carburants fossiles. Cela signifie qu’il faudra impérativement utiliser le second moyen pour réduire les émissions de CO2, empêcher qu’elles se répandent dans l’atmosphère en les capturant et en les stockant ensuite, notamment dans le sous-sol. Il s’agit certainement d’un pis-aller, d’une technologie à usage limité pendant quelques décennies, mais nous n’avons pas vraiment le choix.

Le jugement moral de l’Ademe

Au-delà des discours automatiques, faciles et moralisateurs sur le fait que nous devons nous passer immédiatement des énergies fossiles, peu de personnes prennent la mesure de l’échelle des transformations à mener. Nous (l’humanité) brûlons chaque année 10 gigatonnes de carburants fossiles pour nous déplacer, nous chauffer, nous nourrir, nous soigner, nous éduquer, communiquer, nous divertir… Il y a beaucoup de choses que nous ne pouvons pas faire aujourd’hui sans énergies fossiles. Comment chauffer en hiver des centaines de millions de logements? Comment produire 1,6 milliard de tonnes d’acier, 4,6 milliards de tonnes de ciment et 180 millions de tonnes d’ammoniac par an? L’industrie n’a pas aujourd’hui de solutions réalistes, viables et à grande échelle et n’en aura pas, au mieux, avant quinze à vingt ans.

Alors bien sûr, la capture et le stockage du CO2 sont des technologies naissantes et très perfectibles. Elles sont contestées, voire rejetées par les adeptes de la décroissance et bon nombre d’écologistes qui y voient un moyen d’échapper aux efforts de réduction de consommation et même pour l’industrie de ne pas changer ces méthodes de production. Il y a une part de vérité dans cette thèse. Mais il s’agit aussi d’une vision moralisatrice et certainement pas pragmatique d’un problème à résoudre. Elle se refuse à voir la réalité telle qu’elle est, à savoir que 80% de l’énergie consommée dans le monde est d’origine fossile et que 90% de l’humanité n’a aucune intention de réduire sa consommation d’énergie et a même l’ambition de l’augmenter.

Sans réelle surprise, l’Ademe (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie) est sur cette ligne idéologique. Cette agence gouvernementale a une tendance grandissante à défendre des thèses plutôt qu’à faire des évaluations objectives. L’Ademe donc, dans une étude publiée fin juillet, souligne que la capture et le stockage de COE a un «potentiel limité» et qu’il s’agit d’une technologie «anecdotique au niveau mondial». Il faut donc «l’envisager en tant que dernière étape dans une stratégie de décarbonation commençant par les actions plus matures et performantes (l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables)», parce qu’elle «reste un pari risqué». Le problème fondamental pour l’Ademe est que «le CSC [Capture Stockage géologique du CO2] permet de réduire les émissions d’une source fortement émettrice de CO2 à grande échelle sans en changer fondamentalement le moyen de production…». La méthode pose un problème moral…

Un rejet irrationnel et dangereux

Le problème est que la thèse de l’Admet est contredite à la fois par l’Agence internationale de l’énergie (AIE), le World Economic Forum, l’Académie des Sciences américaine ou l’Imperial College de Londres. Ce dernier dans une étude publiée en mai dans la revue scientifique réputée Energy & Environmental Science estime que capturer 2.700 gigatonnes de CO2 serait suffisant pour atteindre l’objectif du GIEC de limiter à 2 degrés Celsius le réchauffement climatique à la fin du siècle.

«Presque toutes les voies permettant de limiter le réchauffement à 2 degrés nécessitent que des dizaines de gigatonnes de CO2 soient stockées chaque année d’ici le milieu du siècle», expliquait le docteur Christopher Zahasky du département des sciences de la terre de l’Imperial College. «Mais jusqu’à maintenant, nous ne savions pas si ses objectifs étaient atteignables, compte tenu notamment des capacités de stockage dans le sous-sol. Avec cette étude, nous pouvons affirmer que cela est tout à fait faisable. Notamment parce qu’elle montre qu’il ne sera pas nécessaire de capturer plus de 2.700 gigatonnes de CO2 alors qu’il existe, selon plusieurs études, des capacités de stockage dans le monde de l’ordre de 10.000 gigatonnes», ajoutait-il. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) et le World Economic Forum sont parvenus aux mêmes conclusions. Ils ont calculé qu’il faut que cette technologie soit cent fois plus utilisée qu’aujourd’hui dans les trente prochaines années. Et que cela ne peut se faire qu’avec un soutien d’ampleur des États et des grandes entreprises. Avec les recommandations de l’Ademe, cela ne viendra sans doute pas de France…

Claude Mandil, ancien directeur exécutif de l’AIE, soulignait l’an dernier dans une tribune à Connaissance des Énergies le caractère absurde et dangereux du rejet irrationnel, d’après lui, de la capture et du stockage du CO2. Il expliquait d’abord qu’il n’y a pas de raison d’avoir peur du CO2. Il ne s’agit pas d’un polluant dangereux au sens premier du terme. Il a un impact  sur  le réchauffement climatique, mais il est indispensable à la vie et il en sort en permanence de nos appareils respiratoires. Ensuite, la capture et le stockage du dioxyde de carbone concernent en premier lieu les installations industrielles particulièrement polluantes (centrales thermiques au charbon, au gaz ou au fioul, raffineries de pétrole, usines sidérurgiques ou pétrochimiques, cimenteries…). Les processus mis en œuvre consistent à isoler puis capturer (par postcombustion, précombustion ou oxycombustion) le CO2 émis et enfin à le stocker

Une fois capturé, le CO2 est transporté (par canalisation, pipeline, véhicule, bateau…) afin de le stocker dans le sous- sol terrestre. La solution privilégiée, qui présente le moins de risques pour la faune et la flore, est le stockage géologique, c’est-à-dire l’injection du CO2 dans des aquifères profonds ou des réservoirs d’hydrocarbures vides. Ces derniers sont déjà fréquemment utilisés. Les réserves de gaz stratégiques françaises sont, par exemple, stockées dans les anciens gisements de gaz de Lacq et d’ailleurs.

Passer de 19 systèmes dans le monde à 2.000 avec la taxe carbone

Les technologies et les savoir-faire existent, même s’ils doivent être approfondis et améliorés. «Les procédés de capture (amines ou ammoniac) sont connus et mis en œuvre depuis des décennies (ça ne veut pas dire qu’on ne devra pas progresser); le transport du CO2 est une activité banale par tuyaux; son injection en réservoir profond ne pose pas plus de problèmes de principe que l’injection de gaz naturel dans un stockage», écrivait Claude Mandil.

Il y a aujourd’hui en fonctionnement dans le monde 19 systèmes importants de capture et de stockage du CO2 dans 9 pays, à savoir les États-Unis, le Canada, la Norvège, les Pays- Bas, le Royaume-Uni, l’Australie, la Chine, le Japon et les Émirats arabes unis. Il en faudrait au moins 2.000 selon l’AIE pour que leur impact soit significatif. Mais pour cela, il faudra franchir un autre obstacle, celui de la logique économique. La clé est dans la taxe carbone. Celle-ci doit être suffisamment élevée pour que les groupes industriels trouvent plus rentable de capturer et stocker le CO2 émis plutôt que de payer la taxe.

La Commission de haut niveau sur les prix du carbone estime que la valeur de la taxe carbone doit être comprise entre 40 et 80 dollars la tonne. Le Fonds monétaire international (FMI) pense qu’elle doit atteindre 75 dollars d’ici à 2030. Selon les calculs de l’AIE, une taxe carbone à 40 dollars conduirait déjà à la capture de 450 millions de tonnes de CO2 par an.

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