La réalité des « fabuleuses » réserves de pétrole du Venezuela

2 février 2026

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Installations PDVSA Wikimedia Commons
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La réalité des « fabuleuses » réserves de pétrole du Venezuela

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Le chiffre officiel des réserves de pétrole prouvées du Venezuela, 300 milliards de barils, les plus importantes au monde, ne correspond en rien aux richesses réellement exploitables du sous-sol du pays. Il s’agit d’une reclassification statistique d’une partie des quantités gigantesques de pétrole brut extra-lourd qui se trouvent enfouies dans la ceinture de l'Orénoque. Elles sont évalués à plus de 1.000 milliards de barils. Et pendant des décennies, ce pétrole n'était même pas considéré comme une réserve, mais comme une ressource. C'est-à-dire comme des hydrocarbures dont l'existence était connue, mais qui n’étaient pas considérés comme économiquement et techniquement exploitables. Ils ne le sont toujours pas… Et faire à nouveau du Venezuela un grand pays producteur de pétrole, comme le rêve l'administration Trump, demanderait de nombreuses années et des investissements ininterrompues et considérables, de près de 200 milliards de dollars, qui ne sont pas prêts de se matérialiser.

Il était une fois, le Venezuela, grand pays producteur de pétrole. Il était parvenu en 1970 à produire 3,7 millions de barils par jour. Cette production était encore de 3,5 millions de barils par jour en 1997, deux ans avant l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chavez. L’industrie pétrolière qui assurait la richesse du pays n’a cessé ensuite de péricliter passée sous strict contrôle politique et avec l’éviction en 2003 de près de 20.000 personnes dont la grande majorité des cadres, des ingénieurs et des géologues. Les sanctions américaines à partir de 2017 n’ont évidemment pas arrangé les choses. Et la production n’était plus l’an dernier que de 1,1 million de barils par jour.

Aujourd’hui, le Venezuela est abondamment présenté comme le pays qui possède les plus grandes réserves de pétrole au monde. Ce qui officiellement est vrai. Cela a été avancé à la fois par l’administration Trump et relayé par bon nombre de médias pour expliquer la « capture et l’exfiltration » de Nicolas Maduro et de son épouse par les troupes américaines. Les Etats-Unis de Donald Trump auraient ainsi mis la main sur les immenses richesses pétrolières du Venezuela.

La réalité est bien différente. Si le potentiel incroyable, sur le papier, du sous-sol pétrolier vénézuélien est indéniable, les réalités économiques, géologiques et techniques rendent son exploitation à grande échelle impossible… Officiellement, le pays déclare posséder plus de 300 milliards de barils de pétrole prouvés, soit plus que l’Arabie saoudite. De quoi à eux seuls alimenter la consommation mondiale pendant huit ans ! Une richesse considérable et inexploitée qui n’attendrait qu’un changement politique et économique pour être libérée.

C’est faux. Ce qui pourrait être exploité et encore en investissant des dizaines de milliards de dollars pour remettre en état des infrastructures pétrolières à l’abandon depuis vingt ans, n’est qu’une petite fraction de ses réserves. A savoir, moins de 10% constitué pour l’essentiel de pétrole conventionnel.

Une reclassification politique de ressources devenues des réserves

Car le Venezuela n’est pas devenu le leader mondial des réserves grâce à une vague de nouvelles découvertes. C’est en grande partie le résultat d’une reclassification politique, motivée par les prix du pétrole, l’évolution des définitions des réserves, la technologie occidentale et les incitations politiques. Pour comprendre comment le chiffre des réserves du Venezuela a été établi et ce qu’il représente réellement, il faut examiner de plus près la nature de son pétrole brut et les hypothèses sous-jacentes au terme « réserves prouvées ».

Ses réserves se trouvent enfouies dans ce qui est appelé la ceinture de l’Orénoque, une vaste région de 50.000 kilomètres carrés contenant du pétrole brut extra-lourd et des hydrocarbures bitumineux. La présence de ce pétrole est incontestable et les réserves sont colossales. Selon les estimations de l’U.S. Geological Survey, elles s’élèveraient à plus de mille milliards de barils. Cette région est délimitée en bleu dans la carte ci-dessous de l’U.S. Geological Survey.

Carte des réserves de pétrole du Venezuela. U.S. Geological Survey.

Mais ce pétrole n’a en fait rien à voir avec celui qui peut être produit, transporté, raffiné et vendu relativement facilement et de manière rentable. Il ressemble peu au pétrole brut léger et fluide produit dans des endroits comme l’Arabie saoudite, l’ouest du Texas ou même le Guyana voisin. Il est beaucoup plus proche des sables bitumineux du Canada et encore plus difficile à éventuellement exploiter.

Ce pétrole a une viscosité très élevée et contient beaucoup de souffre, d’azote et autres polluants contaminants. Pour l’extraire, il faut creuser de nombreux puits horizontaux et injecter du sable pour forcer le pétrole à remonter à la surface. Une fois extrait, ce pétrole doit être mélangé à des qualités plus légères ou à des adjuvants pour être plus facilement transporté et raffiné. Cela rend la production très coûteuse, technologiquement complexe et dépendant de cours du pétrole très élevés pour présenter un quelconque intérêt.

De 300 à 29 milliards de barils réellement exploitables

Ce n’est pas pour rien si pendant des décennies, la majeure partie de ce pétrole n’était pas considéré comme une réserve, mais comme une ressource. C’est-à-dire comme des hydrocarbures dont l’existence était connue, mais qui n’étaient pas considérés comme économiquement exploitable.

Le Venezuela possède bien des ressources pétrolières exploitables importantes. Vers 2005, elles étaient évaluées entre 77 à 80 milliards de barils, constituées principalement de pétrole brut conventionnel. Ce chiffre plaçait le Venezuela loin derrière l’Arabie saoudite et plusieurs autres grands producteurs. Pour mettre les choses en perspective, aujourd’hui, une réserve de 80 milliards de barils se classerait au huitième rang mondial. Et encore, selon le cabinet spécialisé Rystad Energy, les réserves de pétrole réellement exploitables du Venezuela seraient d’environ 29 milliards de barils, moins d’un dixième du total officiel. Cette estimation reflète des hypothèses réalistes concernant les coûts de production, les besoins en infrastructures et les prix du pétrole.

Le coup d’Hugo Chavez

Selon les règles de l’OPEP, un baril de pétrole est considéré comme une réserve prouvée s’il peut être récupéré de manière rentable aux prix actuels du pétrole à l’aide des technologies existantes. Cette définition est plus économique que géologique.

Et le gouvernement d’Hugo Chavez en a profité pour donner l’illusion d’une puissance pétrolière presque sans limite. En 2008, les cours du baril ont flambé et touché les 140 dollars. En mettant en avant, l’envolée des prix et l’amélioration des technologies d’extraction, la compagnie pétrolière nationale vénézuélienne, la trop fameuse PDVSA (Petroleos De Venezuela SA), a pu reclasser une partie des ressources de la ceinture de l’Orénoque en « réserves prouvées ». L’OPEP n’y a trouvé rien à redire. Il s’agissait d’une volonté gouvernementale et politique connue sous le nom de projet Magna Reserva, lancé par Hugo Chavez.


Evolution des réserves de pétrole. Our World in Data.

Entre 2005 et 2011, les réserves déclarées du Venezuela ont ainsi presque quadruplé, passant de moins de 80 milliards de barils à près de 300 milliards, sans augmentation correspondante des découvertes ou de la production.

La reprise en main politique de PDVSA a provoqué un effondrement de la production bien avant les sanctions

En fait, à la même période, la production vénézuélienne de pétrole s’effondrait littéralement… En 2003, après une grève du personnel, le président Hugo Chavez a décidé de licencier près de 20.000 personnes dont la grande majorité des cadres, des ingénieurs, des géologues. La société a perdu alors l’essentiel de son savoir-faire et de ses compétences. PDVSA est devenue une société sous contrôle politique, le bras armé du gouvernement pour distribuer des subsides et conclure des alliances internationales révolutionnaires.

Rapidement PDVSA a commencé à rencontrer des difficultés financières. La corruption, les cadeaux, l’augmentation des coûts de fonctionnement et la perte d’efficacité de la production ont mis la compagnie en danger. A la fin de l’année 2018, le Venezuela ne produisait plus que 1,2 million de barils par jour, le tiers de sa production de 1998 et l’équivalent de ce que le pays était capable de faire dans les années 1940…

Plus de 100 milliards de dollars d’investissements nécessaires

Le cabinet spécialisé, Rystad Energy, estimait récemment que ramener la production pétrolière du Venezuela à son niveau maximal antérieur de plus de 3 millions de barils par jour nécessiterait un investissement total de 183 milliards de dollars sur 15 ans. Mais cela dépend à la fois de l’intérêt des grandes compagnies pétrolières mondiales, qui aujourd’hui n’existe pas, de conditions de marché stables à long terme et d’un climat politique d’investissement sûr.

Cette estimation est cohérente avec celle faite il y a déjà plusieurs années, par Francisco Monaldi, expert reconnu du Venezuela au Baker Institute, qui considèrait que 110 milliards de dollars d’investissements pourraient permettre de ramener en dix ans le niveau de production à 2,5 millions de barils par jour.

Et encore, il faut bien mesurer le fait que l’ensemble des infrastructures pétrolières, les pipelines, les installations de stockage, les têtes de puits, les derricks et les raffineries sont corrodés, dysfonctionnels, mal ou pas entretenus et polluent considérablement. La plupart des installations situées dans la ceinture de l’Orénoque sont à l’arrêt depuis une décennie. Beaucoup ont été cannibalisées pour leurs pièces détachées par la PDVSA, ou tout simplement pillées.

Les compagnies pétrolières occidentales ne veulent pas y aller

Seules des compagnies pétrolières occidentales auraient en théorie les compétences techniques et les moyens financiers pour réaliser de tels investissements. Mais elles ne le feront pas. Aucun groupe pétrolier géré de façon sensée va aller investir des dizaines de milliards de dollars pour un hypothétique retour sur investissement dans de nombreuses années à condition que le marché pétrolier mondial se tende et que le Venezuela retrouve une stabilité politique et institutionnelle. A fortiori quand les cours du baril de pétrole sont inférieurs à 70 dollars.

Illustration, le Pdg d’ExxonMobil, Darren Woods, a récemment qualifié le Venezuela de pays « non investissable » en raison des risques juridiques, commerciaux et politiques, en dépit des pressions de l’administration Trump. D’autres grandes compagnies comme ConocoPhillips et Chevron, ont la même position.

Il faut dire aussi qu’ExxonMobil et ConocoPhillips ont perdu des milliards de dollars au Venezuela quand Hugo Chávez a nationalisé leurs actifs en 2007. Il a contraint les compagnies pétrolières étrangères à céder le contrôle majoritaire de leurs activités à PDVSA. Le Venezuela les a exproprié quand les deux sociétés ont refusé d’accepter des participations minoritaires. Elles ont quitté le pays et engagé un long arbitrage international, toujours en cours, pour obtenir des milliards de dollars de dédommagements.

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