Parmi les obstacles que rencontre la transition énergétique et la fameuse électrification des usages, il y en a qui est presque ignoré et est pourtant majeur. Il s’agit de la pénurie grandissante de transformateurs qui compromet la modernisation et le développement indispensables des réseaux électriques.
La demande de transformateurs n’a cessé de grandir sous l’effet du développement économique mondial et des besoins de l’intelligence artificielle (IA), mais l’offre ne suit pas. Cela se traduit par une augmentation des coûts et des retards dans la construction de nouveaux équipements de production électriques et dans leur raccordement aux réseaux. Un véritable goulet d’étranglement. C’est la conséquence de sous-investissement depuis des années des fabricants de transformateurs et de la volatilité des marchés de matières premières, notamment d’un acier très particulier, l’acier électrique à grains orientés et évidemment du cuivre.
Un goulet d’étranglement
Rappelons que l’acier électrique à grains orientés, est un métal spécialement fabriqué pour obtenir certaines propriétés lui permettant d’être utilisé au cœur des matériels électromagnétiques, notamment les transformateurs, parce qu’il réduit les pertes d’énergie. L’acier électrique à grains orientés est traité de telle sorte que ses propriétés électromagnétiques sont développées dans le sens du laminage. Ces bandes laminées à froid de moins de 2 mm d’épaisseur forment, une fois assemblées, les noyaux des transformateurs.
Si de nombreux pays investissent massivement dans l’augmentation de leurs capacités de production d’électricité, notamment la Chine, les Etats-Unis, l’Inde, pour faire face à des besoins presque exponentiels, les investissements dans les infrastructures critiques que sont les réseaux électriques ne suivent pas. Au point d’être devenu une menace pour la sécurité énergétique d’un nombre croissant de pays. Le blackout de la péninsule ibérique en avril dernier est venu le rappeler.
Si ce sérieux problème tient en grande partie à l’impréparation et même l’incompétence des dirigeants politiques, il est aussi lié aujourd’hui à la difficulté grandissante pour obtenir sur le marché des transformateurs de puissance et de distribution.
Production française et européenne insuffisante
En France, compte tenu d’investissements massifs anticipés dans les réseaux aussi bien par RTE (Réseau de transport d’électricité) pour la haute tension, et Enedis pour la basse et moyenne tension, les besoins en transformateurs ne peuvent qu’augmenter. RTE et Enedis ont calculé qu’ils auront besoin d’investir chacun environ 100 milliards d’euros d’ici à 2040… RTE, dont le parc terrestre compte 1.340 transformateurs de puissance, en achète une trentaine par an, contre 10 à 15 avant 2020. Enedis a lancé dès 2024 un appel d’offres annuel pour 21.000 transformateurs de distribution, ce qui représente plus de 2 milliards d’euros.
RTE a maintenant réservé des matériels pour des livraisons programmées jusqu’en 2031. Et il sollicite des fournisseurs jusqu’en Corée du sud. La solution ne peut pas venir de la production nationale ni même européenne. JST Transformateurs, le dernier producteur français de transformateurs haute tension qui se trouve dans la région lyonnaise, investit 5 à 7 millions d’euros dans une troisième ligne de production. L’allemand Siemens Energy a décidé à une toute autre échelle de consacrer 480 millions d’euros a augmenter les capacités de deux usines à Nuremberg, en Allemagne, et en Croatie.
Les Etats-Unis contraint de recourir à des importations massives
La situation est encore plus tendue aux Etats-Unis où les experts anticipent une pénurie de transformateurs pendant plusieurs années, sans réelles perspectives d’amélioration. Si les producteurs nationaux se sont empressées d’augmenter la production de transformateurs de puissance et de distribution, il leur est impossible de répondre à la demande. Et fondamentalement, ils n’y ont peut-être pas tellement intérêt… Le cabinet Wood Mackenzie estime que depuis 2019, la demande américaine en transformateurs de puissance a bondi de 116%, tandis que la demande en transformateurs de distribution a grimpé de 41%.
En fait, les Etats-Unis sont incapables de produire les transformateurs dont ils ont besoin et doivent recourir massivement aux importations devenues encore plus compliquées et plus coûteuses avec la guerre commerciale et l’envolée des droits de douane décidés par l’administration Trump. L’an dernier, les importations ont représenté environ 80% de l’approvisionnement en transformateurs de puissance des États-Unis et 50% de celui en transformateurs de distribution. « Ce déséquilibre du marché entraîne une augmentation des coûts et des délais de livraison, et retarde notre capacité à mettre en service des centrales électriques au rythme de la demande énergétique croissante », explique Ben Boucher de Wood Mackenzie.
« Des années de sous-investissement… »
Pour le magazine spécialisé Power, cette crise est « liée à des années de sous-investissement dans la fabrication nationale, à une augmentation soudaine de la construction et de l’électrification après la pandémie, ainsi qu’à la volatilité des marchés de l’acier électrique à grains orientés et du cuivre, qui ont progressivement poussé les délais de livraison des grands transformateurs de puissance et des transformateurs élévateurs de tension au-delà des normes historiques… Ce qui n’était au départ qu’une pénurie s’est progressivement transformé en crise ».
Ainsi, par exemple, le Japonais Hitachi, l’un des principaux fabricants au monde de transformateurs qui compte 60 usines dédiées dans le monde dont 17 en Europe, n’investit dans le développement de nouvelles capacités de production que lorsque l’achat de ces équipements est assuré par des acheteurs. « Personne ne veut surinvestir », explique Andreas Schierenbeck, Pdg de Hitachi Energy. Hitachi a ainsi prévu d’investir 1 milliard de dollars dans de nouvelles capacités de production aux États-Unis. Mais pour Andreas Schierenbeck cela « ne suffira probablement pas à combler l’écart entre l’offre et la demande… Il y a encore des clients qui restent ancrés dans l’ancien monde avec un comportement transactionnel, et ils devront avoir de la chance pour obtenir une place ». Les producteurs contrôlent totalement le marché et les prix et veulent clairement continuer ainsi…














