« Nous sommes en train d’autodétruire notre système électrique avec le déversement des renouvelables »

6 janvier 2026

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« Nous sommes en train d’autodétruire notre système électrique avec le déversement des renouvelables »

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Un entretien exclusif avec André Palu, Secrétaire National Affaires Publiques et Européennes du syndicat CFE Énergies, ingénieur en génie atomique. Il souligne l’urgence de publier enfin le rapport d’EDF sur l’impact préoccupant sur le parc nucléaire résultant de la nécessité de moduler de plus en plus fréquemment sa puissance pour faire face à la production des renouvelables intermittents, solaire et éolien. Un rapport dont le gouvernement bloque manifestement la publication car elle signerait l’arrêt de mort de la PPE3 (Programmation pluriannuelle de l’énergie version 3) telle qu’elle existe aujourd’hui. Propos recueillis par Eric Leser.

André Palu D.R.

-T&E : Le gouvernement a demandé un rapport au Président d’EDF, Bernard Fontana, sur l’impact technique et économique sur le parc nucléaire résultant de la nécessité de moduler de plus en plus fréquemment sa puissance pour faire face à l’envolée de la production des renouvelables intermittents, solaire et éolien. Rappelons que les renouvelables intermittents ont une priorité d’accès au réseau à un prix garanti supérieur la plupart du temps à celui du marché. La publication de ce rapport se fait toujours attendre. Il semble bien que le gouvernement fait tout pour retarder sa publication. Avez-vous vu ce rapport ?

-A.P. : Nous n’avons pas eu accès à ce rapport. Mais nous avons dans nos rangs des personnes qui connaissent parfaitement ce problème sous tous ses aspects. Nous savons de quoi nous parlons et nous abordons les problèmes uniquement sous leur aspect technique et pas politique, idéologique ou en défendant des intérêts particuliers.

Nous avons demandé dans un courrier adressé au Premier ministre et un autre au ministre de l’Energie que ce rapport soit publié. Il est nécessaire que l’ensemble des parties prenantes ait connaissance de la réalité de la situation vue par EDF. Il nous parait indispensable que la PPE3 soit construite en fonction des analyses techniques. D’après ce que nous savons du rapport réalisé par EDF, ce n’est pas un rapport incantatoire mais technique. D’après les éléments que nous avons pu recueillir, ils ont fait une analyse complète des effets de la modulation sur le parc nucléaire et le système électrique.

Notre problème n’est pas d’être pour ou contre le nucléaire ou les renouvelables. Notre problème est de préserver un système électrique et un outil industriel amorti dans l’intérêt de tous les Français. Avant d’entrer dans le détail des problèmes créés par la modulation excessive de la production nucléaire, il faut avoir une vue d’ensemble. Nous sommes face à un paradoxe. Nous avons un parc nucléaire qui est très disponible et a surmonté son problème de corrosion sous contrainte rencontré en 2022. En parallèle, nous avons une demande qui plafonne et un système qui est souvent saturé par les renouvelables intermittents [ENRi] par nature non pilotables. Il faut bien voir que l’ajout de production des ENRi se fait sans considération de la demande et de la consommation.

« La production nucléaire est évincée »

L’atout historique du nucléaire, abondant, décarboné, abordable, amorti devient une variable d’ajustement du système électrique. Le nucléaire est contraint de moduler sa production de plus en plus profondément. Les modulations ont représenté 30TWh en 2024. Nous n’avons pas encore le chiffre de 2025. Sur les 30 TWh, tout n’est pas lié aux ENRi. Il y a une partie liée à ce qu’on appelle des économies de combustible, une optimisation du parc, et une partie liée au fait que les ENRi sont prioritaires sur le réseau. Il faut bien comprendre que les 30 TWh ne peuvent qu’augmenter au fil des années. L’année 2024 annonce ce que vont être les années suivantes. Et cela est aussi lié à ce qui se fait et se prépare chez nos voisins où il y a un excès de production d’ENRi qui déstabilise le système électrique français.

Les interconnexions conçues pour construire la solidarité entre les pays européens et optimiser leurs systèmes électriques deviennent un canal de déversement massif et sans limite de la production excédentaire des ENRi. La production nucléaire est évincée. L’interconnexion ne sécurise plus le système, elle le fragilise et organise la mise au chômage technique partielle du parc nucléaire français. Non seulement certains réacteurs doivent moduler à la baisse leur production mais s’arrêter ce qui pose de sérieux problèmes techniques. Et lorsque la demande remonte brutalement, ces réacteurs ne peuvent pas redémarrer instantanément, exposant le pays au risque de devoir recourir à des moyens plus coûteux et plus carbonés. Et au passage cela fragilise le système électrique.

« Une politique ubuesque »

Nous sommes en train d’autodétruire notre système électrique avec le déversement des renouvelables. C’est une politique ubuesque. Plus nous produisons d’électricité décarbonée, plus nous devons arrêter celle qui fonctionne le mieux. Avec une demande qui stagne et des renouvelables intermittents qui affluent, le nucléaire, notre énergie la plus stable, devient la variable d’ajustement d’un système mal pensé. Résultat : on bridera à moyen terme 40 TWh voire davantage, soit l’équivalent de 6 réacteurs mis au chômage forcé.

Avec une consommation qui peine à croître et un développement massif d’énergies renouvelables intermittentes mal synchronisé avec les besoins réels, le parc nucléaire, la colonne vertébrale du système électrique national, se retrouve relégué au rôle d’amortisseur d’un système qu’on a totalement déséquilibré.

-T&E : Quelles sont les conséquences de cette situation pour la maintenance et même la durée de vie des réacteurs ?

-A.P. : Quand on fait des modulations trop répétées et plus encore quand on met à l’arrêt des réacteurs, le coût technique est considérable. Il faut bien comprendre que le parc nucléaire a toujours fait de la modulation. Il faut en permanence équilibrer la production et la consommation sur le réseau. Mais la situation change quand face à l’afflux soudain d’électricité renouvelables, il faut baisser la production simultanément de nombreux réacteurs. Et ils ne peuvent pas descendre sous 20 à 25% de leur puissance. Il faut alors en arrêter certains.

L’arrêt des réacteurs a plusieurs effets. Ce n’est pas du tout anodin. Cela a un impact sur les machines avec des modifications de températures et de pression. Cela accélère leur usure et leur vieillissement. Il y a une fatigue supplémentaire des matériaux et donc il va falloir changer des composants plus tôt que prévu. On parle de composants qui auraient pu aller jusqu’à la fin de vie de la centrale. Cela coûte plusieurs dizaines de millions d’euros chaque année. Ce n’est pas du tout négligeable.

« Un non-sens industriel »

Et ce n’est pas tout, loin de là. La durée de vie d’un réacteur dépend notamment du nombre d’arrêt et de redémarrage. Ce qu’on appelle dans le jargon la comptabilisation de situations. Certains matériels de la partie primaire des réacteurs, la partie nucléaire, ont été conçus pour effectuer un certain nombre d’arrêts et de démarrages et pas plus. Cela peut conduire à ce que certains réacteurs ne puissent pas prolonger leur durée de vie alors qu’il s’agit d’un enjeu majeur pour le pays de prolonger le fonctionnement de son parc nucléaire. Et là le coût se chiffre en milliards ou en dizaines de milliards d’euros. Quand on aura besoin de ses réacteurs dans les années 2050 et au-delà, ils ne seront plus là. Il faudra construire d’autres moyens de production.

C’est un non-sens industriel comme économique. Il n’y a aucune stratégie privilégiant l’intérêt du pays qui est de conserver un parc nucléaire déjà construit et amorti, dont on connait le coût de revient et qui derrière à une filière industrielle nationale complète. On demande à nos réacteurs de durer 60 ans et au-delà tout en accélérant volontairement leur usure par des arrêts-redémarrages jamais prévus. Chaque cycle use les matériaux, grignote les marges techniques et fragilise la capacité du parc à tenir jusqu’en 2050.

-T&E : Quel est le coût économique de cette modulation ?

– A.P. : Au-delà du coût de maintenance augmenté du parc de dizaines de millions d’euros par an et de celui potentiel de la durée de vie réduite des réacteurs qui se chiffre en milliards, l’équation est simple. Moins le nucléaire produit, plus il coûte, puisque ses charges fixes s’étalent sur un volume moindre. Contrairement à une centrale thermique, l’essentiel du coût d’une centrale nucléaire ce n’est pas le combustible. Et pendant ce temps, les ENRi sous perfusion publique voient leurs revenus garantis, même lorsqu’elles saturent un système déjà excédentaire. On paie pour produire trop d’électricité… puis on paie pour arrêter et de ce fait fragiliser ce qui marche.

Le citoyen paye pour les prix volatils de l’électricité, les subventions aux ENRi, les pertes de valeur du parc nucléaire et l’affaiblissement de la souveraineté énergétique et industrielle.

-T&E : Est-ce que la modulation représente aussi un risque pour la sûreté du système électrique du pays ? Le blackout en Espagne et au Portugal en avril dernier a réveillé les craintes.

-A.P. : La modulation du nucléaire telle qu’elle intervient maintenant et qu’elle interviendra à l’avenir avec un nombre d’arrêts de réacteurs de plus en plus importants devient un risque pour la sûreté de notre système électrique. Elle est menacée par le déversement des renouvelables. En forçant des réacteurs à l’arrêt complet, on retire l’inertie indispensable à la stabilité. Un réseau sans inertie, c’est une voiture sans freins.

La situation est grave parce que la consommation d’électricité est atone et ne va pas décoller dans les prochaines années. Les installations en cours de nouvelles capacités de production renouvelables intermittentes se chiffrent en dizaines de gigawatts. Cela pourrait aller jusqu’à 70 gigawatts. C’est extrêmement important.

« On se met en danger »

Cela ne permettra pas de garantir à tout moment un équilibre entre les capacités pilotables et les capacités intermittentes. Nous parlons à la CFE Energies de barycentre. Les capacités pilotables seules assurent la sûreté et la stabilité du réseau. Elles assurent la tension et la fréquence avec des machines synchrones qui permettent de le faire ce qui n’est pas le cas des ENRi qui agissent en déversoir. Il faut impérativement un volume suffisant de capacités pilotables.

C’est le problème qu’il y a eu dans la péninsule ibérique en avril dernier. Peu importe l’origine de l’incident, mais il n’y a tout simplement pas eu suffisamment de moyens pilotables pour rétablir la situation et reprendre le déséquilibre de tension. Le système s’est écroulé en arrivant jusqu’à la France. Il a fallu couper le réseau français du réseau ibérique. S’il n’y avait pas eu séparation, le système français se serait aussi écroulé et le système européen se serait écroulé. Cela aurait été une catastrophe. Heureusement, les protections ont agi. Mais pour montrer le risque, on a la centrale nucléaire de Golfech qui est tombée. Comme on a un parc pilotable très puissant, le système s’est rééquilibré en France et personne n’a rien vu sauf au pays basque. Et quelques heures plus tard, la France a réinjecté de l’électricité pour permettre aux systèmes espagnol et portugais de redémarrer.

Le système électrique français est menacé si on continue à consommation identique à injecter toujours plus d’électricité renouvelable intermittente dans le réseau. On se met en danger car il va y avoir de plus en plus de demandes d’arrêts de réacteurs. Il faut bien comprendre qu’un réacteur arrêté ne peut pas redémarrer rapidement. Il y a des effets physiques, un empoisonnement du cœur de réacteur appelé effet xénon, qui fait qu’il faut redémarrer dans les six heures ou attendre 24 heures.

Ce n’est pas très compliqué d’arrêter un réacteur. Mais cela l’est beaucoup plus de le redémarrer. C’est une opération complexe qui demande notamment une mobilisation de personnels très compétents. Il est très difficile de redémarrer rapidement plusieurs réacteurs simultanément. Le nucléaire est un outil formidable quand il est en base de production. Mais il n’est pas fait pour être arrêté.

-T&E : Faut-il alors abandonner ou transformer de fond en comble la PPE3 qui stipule des investissements massifs dans les renouvelables intermittents ?

-A.P. : La PPE3, la pierre angulaire de la politique énergétique française pour la décennie à venir, ne peut faire comme si le désalignement structurel de notre système électrique n’existait pas. La détérioration entre guillemets volontaire de notre outil industriel ne peut pas continuer. Il est temps de se ressaisir. La PPE3 doit impérativement prendre en compte cinq choses.

Elle doit rétablir une hiérarchie des priorités : stabilité, sécurité, souveraineté, efficacité. Elle doit mettre fin au suréquipement en renouvelables là où la demande n’existe pas. Elle doit reconnaître et rémunérer la valeur systémique du nucléaire, en particulier sa disponibilité et son inertie. Elle doit structurer la demande autour d’usages industriels, électro-intensifs et territoriaux capables d’absorber les excédents. Elle doit repenser la place des interconnexions pour éviter qu’elles ne deviennent un facteur d’éviction du nucléaire français. Sans ces mesures, la France ne construira pas une transition énergétique.

-T&E : La Commission européenne veut maintenant, en quelque sorte, dicter la politique des Etats en matière de réseaux énergétiques et plus particulièrement des réseaux électriques et de leurs interconnexions entre pays. Vous considérez cela comme une bonne chose ou un risque supplémentaire pour les systèmes électriques nationaux ?

-A.P. : Au nom de la modernisation des infrastructures énergétiques de l’Union européenne, la Commission a présenté à la fin de l’année dernière un ensemble de textes regroupés sous l’appellation de « paquet réseaux ». Sur la priorité donnée enfin aux investissements dans les réseaux qui sont estimés à près de 1.200 milliards d’euros d’ici 2040, nous ne pouvons qu’être d’accord. La Commission reconnaît désormais que les réseaux constituent une infrastructure stratégique et non un simple support passif du marché.

Mais, car il y a un mais, avec la promotion des « autoroutes de l’énergie » la Commission s’arroge le droit d’imposer aux Etats des interconnexions additionnelles en court-circuitant les choix nationaux et les analyses techniques des gestionnaires de réseaux. La multiplication des interconnexions pour atteindre l’objectif de 15% d’ici 2030 pose de vrais risques de sûreté aux réseaux. Ce n’est pas pour rien si des pays comme la Suède ou la Norvège ne veulent plus installer de nouvelles interconnexions avec l’Allemagne qui perturbent et fragilisent leurs réseaux nationaux.

« Une dérive idéologique »

La complexité croissante des systèmes électriques requiert avant tout une expertise technique approfondie. En cherchant à imposer ses orientations avant même les conclusions complètes du retour d’expérience sur le black-out ibérique, la Commission privilégie une logique exclusivement politique. Cette approche pose également la question de la responsabilité juridique en cas d’incident majeur, alors même que la responsabilité opérationnelle demeure entièrement assumée par les gestionnaires de réseaux nationaux.

C’est très grave. La Commission cherche en fait de façon insidieuse à imposer un mix électrique uniforme à tous les pays de l’Union sans en assumer les choix industriels et les conséquences économiques, sociales et opérationnelles pour les systèmes nationaux. La Commission bafoue l’esprit et la lettre du Traité de Lisbonne qui consacre explicitement le principe de subsidiarité en matière énergétique. Il reconnait que le mix énergétique relève de la souveraineté des Etats membres.

La CFE Énergies attend du gouvernement français qu’il s’oppose à une dérive idéologique et qu’il s’engage, aux côtés des eurodéputés français, pour replacer la rationalité technique, le pragmatisme industriel et le respect des Traités au cœur de la construction de l’Europe de l’énergie, dans l’intérêt de la sécurité énergétique nationale et européenne.

 

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