<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La filière éolienne et la mafia, un tabou français

3 mars 2026

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : Eoliennes dégradées Wikimedia Commons
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La filière éolienne et la mafia, un tabou français

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Le billet d’humeur de Fabien Bouglé. Article publié dans le N°27 du magazine Transitions & Energies.

Le 16 octobre dernier, le célèbre journaliste d’investigation de la RAI (Radiotélévision italienne), Sigfrido Ranucci, a été la cible d’un attentat à la voiture piégée près de son domicile. La bombe, destinée à l’éliminer, a violemment détruit son véhicule. Par miracle, le journaliste et sa fille s’en sont sortis indemnes, retranchés dans leur maison qui a subi d’importants dommages. Toute la presse française – Libération, L’Humanité, Marianne… – s’en est fait l’écho, soulignant à juste titre la gravité extrême d’une telle intimidation contre un journaliste exerçant son métier d’enquêteur, notamment sur la criminalité organisée. Dès juillet, deux obus non explosés avaient déjà été découverts près de son domicile.

Pourtant, cette même presse française occultait l’information essentielle : pourquoi et par qui cet enquêteur était-il visé au point de frôler l’homicide ? Si les médias hexagonaux restaient singulièrement muets sur le sujet, se contentant d’évoquer vaguement la criminalité organisée ou des motifs mafieux sans plus de précisions, leurs homologues italiens se montraient bien plus explicites quant aux commanditaires potentiels de l’attentat. Parmi les pistes sérieuses explorées, figurait l’enquête que menait le journaliste sur la filière éolienne et ses liens avec la mafia.

Blanchir des fonds illicites et profiter des subventions

Quelques jours avant l’explosion, il avait annoncé la diffusion prochaine, dans ses émissions, des fruits de ses investigations sur ce secteur. La presse italienne ne s’y trompait pas : dès le 18 octobre, le quotidien Il Giornale titrait : « L’enquête pour trouver un mobile commence. La piste mafieuse derrière le parc éolien ». Le lendemain, le Corriere della Calabria était encore plus direct : « Ranucci, l’industrie éolienne (et la ’Ndrangheta) à l’origine des attentats ». Manifestement, les médias italiens ont moins de pudeur que leurs confrères français lorsqu’il s’agit d’associer ouvertement mafia et filière éolienne. Cette connexion n’est pas anodine : des rapports récents d’Europol soulignent comment les groupes mafieux italiens se sont engouffrés dans les énergies vertes alternatives pour blanchir des fonds illicites, profitant de subventions européennes massives et de marchés en pleine expansion.

Il faut dire aussi que la date du 16 octobre interpelle. Elle évoque l’assassinat de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia, pulvérisée par une voiture piégée près de son domicile, précisément un 16 octobre 2017. Ce n’était pas une simple tentative d’attentat, mais un message symbolique chargé de menace. À l’époque, la presse française, en particulier celle de gauche et d’extrême gauche, s’était indignée avec véhémence, invoquant la liberté d’expression et l’horreur d’un crime contre le journalisme d’investigation luttant contre la corruption. Mais, une fois de plus, aucun n’avait révélé les véritables motifs de cet attentat odieux et de la mort d’une enquêtrice intrépide.

Les tabous des médias français

En réalité, la journaliste fouillait un pacte de corruption lié à des centrales éoliennes au Monténégro. Depuis, une commission d’enquête a été créée sur place pour éclairer ce scandale politique majeur, déclenché par cet assassinat. Un audit supprimé, révélé en 2023 par la Fondation Daphne Caruana Galizia, a montré que la société maltaise Enemalta avait sciemment payé un prix gonflé pour le parc éolien de Možura, impliquant des pots-de-vin multimillionnaires et des négligences officielles, avec des liens potentiels vers des figures corrompues en Chine et ailleurs. En 2025, le vice-Premier ministre monténégrin a même déclaré que de nouvelles preuves pointaient vers de la corruption et des abus de pouvoir par d’anciens officiels, soulignant l’urgence d’une investigation complète pour honorer la mémoire de la journaliste.

Éoliennes et mafia : deux mots tabous dans les médias français. Que la mafia, italienne en particulier, soit impliquée dans la filière éolienne est une vérité documentée, abondamment commentée depuis l’arrestation de Vito Nicastri, le mafieux surnommé le « roi de l’éolien » ou encore le « seigneur du vent », représentant du chef suprême de la Cosa Nostra. Arrêté à plusieurs reprises, il avait, par le passé, tenté de corrompre un ministre du gouvernement de Matteo Salvini afin d’augmenter les rémunérations des exploitants éoliens. Les écoutes téléphoniques entre le ministre et ce chef mafieux des éoliennes avaient révélé cette tentative de corruption, contraignant le ministre à démissionner.

À l’époque, toute la presse française avait bien sûr évoqué cette corruption impliquant un ministre d’extrême droite, sans jamais mentionner une seule fois la cause profonde : les avantages financiers colossaux de la filière éolienne… Nicastri, dont les actifs ont été saisis à hauteur de 1,3 milliard d’euros en 2013 – la plus grande saisie anti-mafia en Italie à l’époque –, a été condamné en 2019 à une peine de prison pour avoir financé un fugitif mafieux notoire, Matteo Messina Denaro, en investissant des fonds illicites dans des parcs éoliens et solaires…

Honneur aux derniers journalistes d’investigation en Europe qui, malgré les menaces, les tentatives d’assassinat et les intimidations des officines mafieuses de la filière éolienne – particulièrement en Italie –, persistent inlassablement à dénoncer les rouages criminels parfois tapis derrière ce secteur. Ils incarnent un exemple lumineux pour le journalisme français de salon, toujours prompt à diffuser une information édulcorée, reprenant sans le moindre effort d’enquête personnelle les dépêches prémâchées de l’AFP, ce prêt-à-penser stérile, notamment dans les domaines de l’énergie et des éoliennes.

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