C’est un problème devenu récurrent avec les institutions et les gouvernements européens. Il y a d’un côté les constats et les annonces et de l’autre les actes. Il n’y a pas de meilleur exemple que la guerre mondiale pour les matières premières dites critiques qui sont la clé de la transition énergétique et au passage de la souveraineté technologique et militaire…
La question est d’autant plus cruciale que la demande de minéraux critiques augmente de façon continue et va continuer à le faire. Le ministère américain de l’énergie répertorie pas moins de 50 minéraux critiques, et l’UE en compte 34. L’an dernier, la consommation de lithium a bondi de 30% et celles de nickel, de cobalt, de graphite et de terres rares de 6 à 8%.
L’Union Européenne (UE) a fait savoir à de multiples reprises qu’elle souhaitait réduire sa dépendance à l’égard de la Chine… avant de s’empresser immédiatement de rassurer Pékin sur sa volonté de coopérer dans des secteurs clés, une fois que la Chine a protesté contre ce discours. L’ironie est que l’UE risque de devenir un jour tout aussi dépendante des États-Unis pour les minéraux critiques qu’elle l’est actuellement de la Chine. Comme dans les hydrocarbures et plus particulièrement le gaz, l’Europe — dépendante des importations — risque de troquer la dépendance pour un fournisseur principal, la Russie, contre un autre, les Etats-Unis. Et aucun des deux n’est un véritable allié. La maxime du général de Gaulle n’a jamais été aussi justifiée : « Les Etats n’ont pas d’amis, que des intérêts ».
La Chine contrôle raffinage de 19 des 20 minéraux les plus consommés
Pour en revenir à la Chine, sa domination écrasante, construite sciemment et patiemment depuis deux décennies, lui a permis de contrôler aujourd’hui la quasi-totalité des filières de production et surtout de raffinage des minéraux critiques, les terres rares, le lithium, le cobalt, le graphite… Cela a donné à la Chine une arme géopolitique et également une arme très efficace pour asseoir sa domination industrielle sur toutes les filières de la transition énergétique, qui nécessitent de grandes quantités de ses minéraux critiques, qui vont des batteries aux panneaux solaires en passant par les véhicules électriques, les éoliennes et de nombreux équipements clés des systèmes électriques.
La Chine contrôle de fait le raffinage de 19 des 20 minéraux les plus consommés considérés comme critiques avec en moyenne des parts du marché mondial de 70%… Et au cours des dernières années, en dépit des discours volontaristes et des études montrant les risques de la dépendance, Pékin a renforcé sa mainmise sur ses marchés.
Cette dépendance de l’Europe vis-à-vis de la Chine pour les matières premières critiques est volontaire et n’a rien à voir avec la géologie ou les capacités technologiques. L’UE a volontairement abandonné cette industrie. L’exploitation minière a été délocalisée tout comme le traitement et le raffinage des minerais. La fabrication a été abandonnée au nom de la réduction des coûts et de la préférence pour la pollution à des milliers de kilomètres… en Asie et en Afrique. Les impacts environnementaux ont été externalisés et les oppositions locales à l’industrie minière ont été considérées d’emblée comme un veto. Toute réflexion stratégique a été abandonnée au profit d’une foi aveugle et naïve dans la mondialisation.
Une priorité absolue de l’administration américaine
Du coup, la mainmise de l’industrie chinoise sur l’exploitation et plus encore le raffinage de ses matériaux ne cesse de se renforcer car relancer une telle filière industrielle demande des investissements importants, de nombreuses années et de surmonter les oppositions à des activités nocives pour l’environnement.
C’est ce que font aujourd’hui les Etats-Unis en investissant des milliards pour sécuriser des approvisionnements hors de Chine, tandis que les instances dirigeantes de l’Union Européenne « hésitent, multiplient les lourdeurs administratives, discutent et perdent du temps ».
Ces propos cités dans le Financial Times sont ceux de Bernd Schaefer, dirigeant d’une organisation paneuropéenne représentant des entreprises du secteur des minéraux critiques. « J’admire vraiment les Américains car, lorsqu’ils ont une idée, ils la concrétisent sans attendre, alors que nous, Européens, hésitons, multiplions les lourdeurs administratives, discutons et perdons du temps », a-t-il ajouté.
Lourdeur administrative
Au cours des derniers mois, l’administration Trump a mis en place dans l’urgence, une chaîne d’approvisionnement en minéraux critiques qui ne dépende ni des sources d’approvisionnement ni des technologies chinoises. Des milliards de dollars ont été investis tant dans les capacités américaines de production et de transformation que dans des contrats d’approvisionnement avec d’autres pays, notamment en Amérique latine. Les États-Unis ont mobilisé d’importants moyens financiers qui font défaut aux États membres de l’UE.
« Que l’on approuve ou non la manière dont l’administration Trump s’y prend pour sécuriser ses chaînes d’approvisionnement en matières premières critiques, elle a assurément conclu, en 18 mois, davantage d’accords que l’Europe au cours de la dernière décennie », déclare au Financial Times un conseiller spécialisé dans les projets liés aux minéraux critiques en Europe.
La lourdeur administrative a été maintes fois pointée du doigt comme une faiblesse européenne majeure. En dépit de ses critiques justifiées, Bruxelles a continué à multiplier les réglementations, parfois même avec pour objectif affiché de les alléger… Mais il est difficile de demander à une bureaucratie de faire autre chose que ce pourquoi elle existe. Pendant ce temps-là, le monde tourne. Quand les États-Unis ont proposé il y a deux mois un financement pour un projet de développement lié aux minéraux critiques au Brésil, l’UE a été écartée de la liste des candidats retenus et a perdu le marché…
Mobiliser ses atouts
Le Financial Times souligne que l’UE explore une autre voie pour bâtir une chaîne d’approvisionnement en minéraux critiques. Elle a choisi de qualifier de « stratégiques » certains projets d’extraction, de transformation et de recyclage pour les faire bénéficier de procédures d’autorisation accélérées. Mais même avec ces procédures simplifiées, il faut parfois jusqu’à dix ans — voire davantage — pour que de nouveaux projets miniers atteignent le stade de la production. Et puis, il serait naïf de croire que le puissant lobby écologiste européen acceptera sans opposition l’ouverture de nouvelles mines sur le continent.
L’Europe dispose toujours d’atouts réels à condition tout simplement d’être capable de les mobiliser… Elle a des ressources, des industriels, des technologies, des compétences et une filière du recyclage performante. Mais il lui manque une véritable politique industrielle. Des projets financés à chaque étape de leur développement, des engagements d’achat pour sécuriser les investissements, une protection commerciale face aux pratiques déloyales, des coûts d’exploitation compétitifs et une commande publique qui privilégie les matières premières critiques produites et recyclées en Europe. Il est presque déjà trop tard.













