« L’Etat n’a pas à intervenir pour bloquer le rapport d’EDF sur la modulation nucléaire »

14 janvier 2026

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Vincent Louault Sénat D.R. Wikimedia Commons
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« L’Etat n’a pas à intervenir pour bloquer le rapport d’EDF sur la modulation nucléaire »

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Un entretien avec Vincent Louault, sénateur de l’Indre-et-Loire, groupe Les Indépendants - République et territoires. Il manifeste sa colère contre l’appareil d’Etat qui ne veut pas entendre parler du rapport d’EDF sur les conséquences pour son parc nucléaire de la modulation de puissance des réacteurs du fait de la production des renouvelables intermittents qui est prioritaire sur le réseau. Il s’en prend aux « conseillers de ministres et aux hauts fonctionnaires qui ne veulent pas entendre parler des experts parce que leurs avis ne leur conviennent pas… La parole des scientifiques n'a pas à être remise en cause ». Propos recueillis par Éric Leser.

-T&E : Depuis plusieurs mois on assiste à un véritable affrontement politique autour de la PPE3 (Programmation pluriannuelle de l’énergie version 3). Entre d’un côté, ceux qui considèrent qu’investir massivement dans les renouvelables intermittents reviendrait à gaspiller énormément d’argent public pour une production électrique inutile au seul bénéfice d’exploitants bénéficiant d’une rente payée par les contribuables et les consommateurs et, de l’autre côté, ceux qui pour des raisons d’intérêt particuliers ou dans la lignée de l’idéologie anti-nucléaire défendent l’éolien et le solaire. Le dernier épisode de ce conflit tourne autour du rapport qu’EDF devait rendre public en décembre sur les conséquences pour son parc nucléaire de la nécessité de moduler de plus en plus la production de ses réacteurs pour laisser la place aux productions renouvelables intermittentes. Manifestement, le gouvernement ne veut pas que ce rapport sorte. Au point que le principal syndicat d’EDF, CFE Energies, réclame publiquement (dans Transitions & Energies) sa publication. Pourquoi une telle volonté de cacher la réalité ?

-V.L. : Il faut commencer par la genèse de ce rapport. Bernard Fontana, le Président d’EDF, demande ce rapport parce qu’EDF a toujours modulé la production de ses centrales nucléaires et a une connaissance fine et approfondie des conséquences de cette modulation. Elles n’ont jamais été synthétisées dans un document.

Le rapport porte sur deux sujets. Le premier est technique. Qu’est-ce que la modulation fait aux machines. Et le second est économique. Quel est le coût pour EDF de la surmodulation. Quand Bernard Fontana prend la présidence d’EDF, il demande ce rapport.

EDF, qui je le répète a toujours modulé la production nucléaire, en fonction des saisons et en fonction de l’évolution de la consommation journalière a eu une stratégie de modulation. Elle a aussi été faite en fonction des contraintes du calendrier d’entretien des centrales, des rechargements de combustibles et de la révision des équipements. Il y a toujours eu une optimisation de la modulation et il y a eu des choix de surmodulation sur certains réacteurs et de sous modulation sur d’autres. Des centrales ont modulé souvent et d’autres quasiment jamais. Cela signifie qu’EDF a aujourd’hui accumulé les données et les éléments pour mesurer précisément l’impact de la modulation sur le vieillissement des machines. Ils peuvent apporter des conclusions techniques robustes.

Et d’après ce que je comprends, les conséquences sur la machinerie, tant le système primaire, nucléaire, que secondaire, la production d’électricité, ont été sous-estimées. Le problème le plus important est lié aux radiations quand vous avez un arrêt du réacteur. Pour donner un autre exemple, les fameuses turbines Arabelle d’Alstom [voir la photographie ci-dessous] qui produisent l’électricité avec la vapeur nucléaire ne peuvent pas être arrêtées longtemps. Il faut les faire tourner avec un moteur quand la centrale est à l’arrêt, pour ne pas voiler l’arbre.

Turbine Arabelle. D.R. Alstom.

Avec l’afflux sans limite ou presque sur le réseau de la production des renouvelables intermittents à certains moments, que ce soit en France et dans les pays voisins, la modulation va s’appliquer à toutes les machines et les arrêts vont devoir continuer à se multiplier. On passe de quelque chose qui était exceptionnel à quelque chose qui va devenir la règle. Et on peut en mesurer les conséquences sur l’ensemble du parc parce qu’EDF a dans le passé surmodulé sur certaines centrales. L’entreprise mesure bien la différence, car ce sont les mêmes centrales. Le rapport permet aussi de mesurer le coût de la modulation historique qui était de l’ordre de 15 TWh par an et maintenant nous sommes à 30-40 TWh par an.

Ce rapport fait un état des lieux à fin 2025 et trace la perspective qui est d’avoir d’ores et déjà, sans la PPE3, au moins 30 GW de capacités renouvelables intermittentes installées en plus dans le pays qui ont été autorisées et lancées. Et si vous ajoutez une PPE3 avec encore 40 ou 50 GW d’installations renouvelables supplémentaires, le système ne tient plus. Vous réduisez la durée de vie des réacteurs et mettez à mal la rentabilité du nucléaire qui dépend d’un taux de charge élevé de l’ordre de 80%. Parce que vous n’avez que des charges fixes. Le combustible, c’est seulement 7 à 8%. Que votre centrale fonctionne ou pas, le coût est presque identique. Si on continue sur la trajectoire de la PPE3 avec une consommation d’électricité qui n’augmente pas, ce qui est le fond du problème, on va dans le mur. Le maintien en condition opérationnelle des réacteurs coûte une fortune.

-T&E : Le problème, c’est que les scénarios d’augmentation de la consommation d’électricité et d’électrification des usages, concoctés depuis des années par RTE (Réseau de transport d’électricité), ont été totalement démentis par les faits. La consommation d’électricité est en baisse en France par rapport à 2019, avant le coût d’arrêt de la pandémie.

-V.L. : L’histoire qu’on nous vend depuis des années est que la consommation va finir par augmenter. On est dans l’incantation. On va décréter l’électrification ! RTE et la DGEC [Direction générale de l’énergie et du climat] ont menti. Mais la fameuse électrification des usages ne se fait pas pour trois raisons. La première, c’est la frugalité et le fait que tous nos systèmes industriels, d’information et de communication consomment de moins en moins d’énergie. La deuxième raison, notre industrie ne se porte pas vraiment bien. Et puis il y a un effet prix trop élevé de l’électricité qui pèse sur la consommation des ménages et des entreprises. Les chefs d’entreprises qui veulent électrifier ne le font pas parce que le retour sur investissement et trop faible et il y a un problème de visibilité sur les prix de l’électricité. Quand vous changez un four au gaz et que le prix du gaz a baissé, ce qui se passe en ce moment, il n’y a pas de raison d’installer un four électrique. Il existe une concurrence entre les énergies qu’on ne prend pas suffisamment en compte.

Quand on met tout l’argent public pour subventionner une production d’électricité dont on n’a pas besoin, notamment de renouvelables intermittents avec des prix protégés, de vraies situations de rentes, vous n’avez plus les moyens de subventionner l’électrification.

L’an dernier comme en 2024 on avait 100 TWh de surproduction. Alors on est content, on exporte… On ne devrait pas. Car ces exportations ne sont pas durables. Parce que parmi nos clients, les Anglais construisent des EPR ; les Allemands continuent à construire des renouvelables et des dizaines de centrales à gaz en urgence pour quand il n’y a pas de vent et de soleil ; les Italiens veulent aussi investir dans le nucléaire et les Espagnols continuent leur folie sur les renouvelables.

-T&E : L’Etat va-t-il encore bloquer longtemps la sortie de ce rapport technique dont la teneur ne lui convient pas ?

-V.L. : L’un des problèmes de fond est que l’Etat ne se comporte pas avec EDF comme un actionnaire. EDF n’est pas une régie publique. L’Etat n’est pas content parce que ce rapport ne lui plait pas. Mais, l’Etat n’a pas à intervenir pour bloquer le rapport d’EDF sur la modulation nucléaire. C’est un rapport technique qui apporte des éléments à un débat et chacun en tirera les conclusions qu’il veut sans être alarmiste et sans nier la réalité technique. Les éléments factuels doivent être partagés dans un débat public. Il n’y a aucune raison qui justifie de cacher les choses.

Ce qui commence vraiment à me fâcher c’est qu’aujourd’hui on a des documents scientifiques faits par des experts reconnus et l’Etat français, les hauts fonctionnaires, les conseillers des ministres balayent tout cela d’un revers de min. Selon eux, ses experts sont « partisans ». L’appareil d’Etat ne veut pas les écouter sous prétexte qu’ils seraient pro-nucléaires et en fait n’ont tout simplement pas le même avis que des hauts fonctionnaires, des conseillers et des bureaucrates de l’Ademe qui n’ont jamais mis les pieds dans une usine ou une centrale. Cela fait des mois que moi politique je passe mon temps à rencontrer des experts. Et ils disent tous la même chose !

Quant à la fin des années 1960, l’industrie nucléaire renonce à la filière française graphite gaz pour celle à eau pressurisée de l’américain Westinghouse, de Gaulle est loin d’être ravi. Mais de Gaulle écoute les avis de la Commission Peon qui est alors constituée de 25 scientifiques et ingénieurs et se range à son avis. Aujourd’hui, on a des conseillers de ministres et des hauts fonctionnaires qui ne veulent pas entendre parler des experts parce que leurs avis ne leur conviennent pas… La parole des scientifiques n’a pas à être remise en cause.

-T&E : C’est la raison pour laquelle ils cherchent à imposer envers et contre tout la PPE3.

-V.L. : Cette PPE3 a été écrite entre 2021 et 2023 sur des bases idéologiques et sur des scénarios de RTE totalement manipulés. Un mensonge d’Etat. Celui de la disparition soudaine de l’essentiel du parc nucléaire. Le rêve des anti-nucléaires primaires qui peuplent les ministères et les agences publiques.

Cette PPE3 a été construite avec des centrales nucléaires qui devaient fermer au bout de 40 ans d’exploitation en oubliant sciemment qu’elles allaient toutes passer à 50 et sans doute 60 ans, voire plus. L’ex-ministre de l’Energie, Marc Ferracci, qui a tenté par tous les moyens de promulguer la PPE3, a même eu le culot de m’interpeller en disant que je jouais avec la sécurité des Français quand j’ai osé dire que les réacteurs allaient passer à 50 ans de durée de vie. Ce qui a été fait…

Je rappelle que dans ma région, la région Centre, le nucléaire représente 18.000 emplois plus que l’éolien et le photovoltaïque dans toute la France. Et avec des compétences autrement plus élevées que les serreurs de boulons qui montent le mécano des éoliennes. Nous avons en France une filière nucléaire complète avec toutes les compétences et nous importons en totalité les éoliennes et les panneaux solaires.

Pour en revenir à la PPE3, comprendre qu’on n’a pas besoin de capacités supplémentaires renouvelables en France, c’est du simple et pur bon sens. Notre électricité est décarbonée et surabondante grâce au nucléaire. Et la situation aujourd’hui en Allemagne est une démonstration de ce qu’il se passe quand on sacrifie tout au dogme des renouvelables. Les Allemands ont tout simplement décidé de subventionner leur électricité pour leur industrie qui va mal. Ce qui est formellement interdit en Europe par les traités mais la Commission a néanmoins accepté. Pour les Allemands, tout est permis.

Mais les masques tombent. Vous subventionnez les renouvelables. Vous subventionnez les centrales à gaz. Vous continuez à consommer massivement du charbon. Et à la fin cela coûte tellement cher que vous subventionnez les consommateurs qui achètent l’électricité produite. C’est complétement fou. Et pire vous exigez de vos voisins, via la Commission, de nouvelles interconnexions pour faire baisser les prix de votre l’électricité.

-T&E : Alors que faut-il faire ?

-V.L. : Je demande une chose. Que la PPE3 paraisse tout de suite en la séparant en deux. Une première partie qui entérine la relance du nucléaire pour rassurer la filière. Cela est nécessaire. Et dans deux mois, la seconde partie de la PPE avec une révision de l’ambition de développement des capacités renouvelables de 80% à la baisse. Et le problème est réglé et on avance. Il faut que l’Etat soit enfin capable de revoir une trajectoire. L’Etat pond des décisions qui deviennent des vérités idéologiques et personne n’est capable d’admettre qu’il faut les changer.

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