On le constate malheureusement presque tous les jours dans les débats technologiques et économiques en France, la parole des ingénieurs et des scientifiques, de ceux qui savent et qui font, a presque disparu. Quand le gouvernement, l’administration, les agences de l’État prennent des décisions, leur logique est politique voire politicienne, idéologique, clientéliste, de pure communication et presque plus jamais rationnelle, scientifique, industrielle. À cela une raison essentielle, qui est malheureusement propre aux élites françaises et à l’origine, en partie au moins, de la désindustrialisation, de l’appauvrissement et du déclassement du pays, les technocrates et les juristes ont pris le pouvoir aux ingénieurs et aux scientifiques.
La France régule, réglemente, taxe, mais ne fabrique et ne construit plus, ou très lentement et très mal. C’est un pays géré, mal géré, par et pour une administration inefficace et tentaculaire. Les énarques, les agences publiques irresponsables par centaines, les juristes, les communiquants mènent le pays depuis plusieurs décennies avec le résultat que l’on voit…
Remplacer les bâtisseurs par des contrôleurs et les décideurs par des comités
C’est ce qu’expliquait le sénateur Vincent Louault, groupe Les Indépendants – République et Territoires, dans un entretien accordé à Transitions & Énergies en janvier dernier : « Aujourd’hui, on a des conseillers de ministres et des hauts fonctionnaires qui ne veulent pas entendre parler des experts parce que leurs avis ne leur conviennent pas… Ils n’ont jamais mis les pieds dans une usine ou une centrale. »
La France a remplacé les bâtisseurs par des contrôleurs, les décideurs par des comités et autres conseils et autorités, le courage de décider par des procédures et la vision par la conformité à l’air du temps, au principe de précaution et à la peur de tout.
Cela est vrai dans les ministères, mais aussi dans les grandes entreprises, les universités, les médias qui relaient et alimentent les débats du moment. Cette dilution du savoir dans un brouhaha permanent tient notamment à la multiplication des « experts instantanés » qui ont quelque chose à vendre, pour reprendre l’expression de Vaclav Smil, l’universitaire le plus reconnu dans le monde de l’énergie. On peut y ajouter la profusion de modèles mathématiques publiés à tire-larigot par des organisations de toutes sortes, construits à la chaîne à partir d’hypothèses absurdes pour parvenir aux résultats voulus et repris tous les jours ou presque sans le moindre recul et esprit critique par les médias et les réseaux sociaux.
La Chine est un pays dirigé par des ingénieurs, Xi Jinping est un ingénieur
Mais cette situation affligeante n’est pas une fatalité ; dans de nombreux pays, bien plus performants que la France, les ingénieurs n’ont pas disparu de la scène médiatique et politique et des processus de prises de décisions stratégiques. L’exemple ultime est évidemment celui de la Chine. C’est ce que montre Dan Wang, un économiste canadien spécialiste de la Chine, dans un livre publié très récemment intitulé Breakneck. China’s Quest to Engineer the Future (À toute vitesse. La quête de la Chine pour fabriquer l’avenir). Dan Wang est passé par le Paul Tsai China Center de l’université Yale avant de devenir chercheur associé à la Hoover Institution de l’université Stanford et travaille depuis des années sur le basculement du monde. Il a identifié l’une des principales raisons qui explique selon lui pourquoi la Chine a rattrapé, et maintenant souvent dépassé, l’Occident.
Son constat est le suivant. La Chine est devenue un pays d’ingénieurs tandis que l’Occident est dominé, dirigé et contrôlé par les technocrates et les avocats. Les premiers font, planifient, et les seconds réglementent et contrôlent. Dans les années 1970, la France était dirigée en partie, dans les administrations et les ministères économiques et techniques, par des ingénieurs. C’est ce qui a permis la reconstruction du pays, les Trente Glorieuses, le développement du nucléaire, le TGV, Ariane…
La Chine a appliqué exactement ce modèle. Xi Jinping, le président de la Chine, est un ingénieur chimiste. On parle du « Gang des ingénieurs » au Politburo et de la montée en puissance au sein de l’appareil d’État chinois des « cosmocrates » issus de l’industrie du spatial et de la défense.
Transformer le réel ou créer de la complexité inutile et inefficace
Pour Dan Wang, c’est une question de priorité civilisationnelle. Un monde dominé par les ingénieurs transforme le réel. Un monde dominé par les juristes administre la complexité inutile et inefficace qu’ils créent… jusqu’à l’immobilisme.
Cela est flagrant dans le domaine de l’énergie où les exemples illustrant le fossé qui s’est creusé entre un pays d’ingénieurs et un pays qui réglemente sont innombrables. La Chine a aujourd’hui 33 réacteurs nucléaires en construction. La France a annoncé il y a quatre ans qu’elle allait lancer la construction de six réacteurs. Rien n’a encore vraiment commencé… L’industrie automobile chinoise, partie de rien ou presque il y a une décennie, domine totalement le marché des véhicules électriques et toute la chaîne d’approvisionnement qui va des métaux et minéraux stratégiques aux batteries en passant par les moteurs électriques. L’industrie chinoise domine de manière encore plus flagrante le solaire photovoltaïque, les composants des éoliennes, les électrolyseurs, les pompes à chaleur…
Trouver les raisons de faire et pas celles de ne pas faire…
Et il y a d’autres exemples, comme celui du ferroviaire. La Chine représente aujourd’hui 40 % du trafic ferroviaire de passagers et 30 % du fret mondial. Son réseau de trains à grande vitesse a doublé depuis 2015. Il dépasse aujourd’hui 40 000 km, soit presque trois fois plus que toutes les lignes à grande vitesse du reste de la planète réunies. D’ici 2035, le réseau ferroviaire à grande vitesse chinois devrait atteindre 45 000 km.
La France forme péniblement autour de 46 000 ingénieurs par an et le niveau baisse avec celui en mathématique et en physique dans l’enseignement secondaire. Il en manque au moins 15 000 à 20 000 par an. La Chine en forme 1,4 à 1,5 million par an, un rapport de 1 à 30. Cela permet de déployer des projets industriels à un rythme qui est celui de nos Trente Glorieuses, de saturer la R&D, d’être créatifs, innovants, audacieux, ambitieux. De trouver les raisons de faire et pas celles de ne pas faire…














