Brésil, Golfe persique: les nouveaux hubs de la transition énergétique

13 mars 2026

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Parc solaire Brésil Wikimedia Commons
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Brésil, Golfe persique: les nouveaux hubs de la transition énergétique

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La tectonique des plaques existe aussi en matière d’énergie. De nouveaux centres de gravité émergent aujourd’hui construits à la fois sur l’abondance de ressources fossiles et de grandes ambitions de développement dans les renouvelables décarbonés. C’est le cas du Brésil et du Golfe persique, même si les pays du Golfe ont depuis quelques jours une autre priorité, se protéger des attaques iraniennes. Mais cela ne change rien à une évolution majeure. Par Gil Mihaely.

Dix ans après la signature de l’accord de Paris, l’ambitieuse trajectoire de décarbonation mondiale semble avoir été balayée par les enjeux stratégiques, sécuritaires et politiques, bouleversant ainsi l’agenda climatique de l’Union Européenne et plus encore des Etats-Unis. Résultat, le centre de gravité de la transition énergétique se déplace, consacrant certains pays émergents – Brésil et monarchies du Golfe en tête – qui s’imposaient (avant la guerre en cours dans le Golfe arabo-persique) comme les nouveaux champions de la coopération internationale et des investissements dans la lutte pour le climat.

En Occident, une transition énergétique en panne

« L’accord de Paris visant à limiter la hausse des températures “bien en deçà de +2°C” par rapport à l’époque pré-industrielle et à œuvrer pour limiter l’accroissement moyen à +1,5°C est désormais hors d’atteinte » diagnostique un récent rapport de l’IFRI. Le constat paraît sans appel. L’auteur pointe au premier plan l’explosion de la demande électrique mondiale, tirée d’une part par la croissance économique et démographique des pays émergents et de l’autre par le développement continu d’usages énergivores comme la climatisation, les cryptomonnaies ou les data center.

Face à la pression de la demande, les pays concernés se tournent vers les moyens les plus rapidement mobilisables – et les plus polluants, charbon et gaz en tête. La construction d’une offre décarbonée étant coûteuse et jugée trop longue. À cela s’ajoute le revirement brutal des États-Unis avec l’arrivée de l’administration Trump à la Maison Blanche en 2025. La sortie de Washington de l’accord de Paris, qui va de pair avec une critique acerbe des renouvelables intermittents (éolien et solaire) et une promotion décomplexée des énergies fossiles, a sans aucun doute rebattu les cartes de la coopération internationale tandis qu’elle a trouvé sans peine un écho favorable parmi les pays en développement.

Le basculement de l’Allemagne

L’Europe elle-même n’endosse plus son rôle d’élève modèle donneur de leçons. La transition énergétique qu’elle avait érigée en impératif catégorique à travers sommets et traités fait désormais pâle figure face aux menaces sécuritaires et à l’affaiblissement de l’alliance transatlantique. Le conflit en Ukraine a inéluctablement changé l’ordre des priorités : la sécurité prime sur le climat. L’heure est désormais aux investissements massifs dans la défense et à la relance de la compétitivité industrielle quite à sacrifier, en partie au moins, le fameux Pacte vert. Tandis que l’opinion se passionnait encore récemment pour la décarbonation de l’industrie, elle est désormais focalisée sur la reconversion des lignes de production de Renault ou Volkswagen en assemblage de drones tactiques et de chars de combat.

L’Allemagne incarne mieux que quiconque ce basculement. En actant la sortie définitive du nucléaire, héritage de l’ère Merkel mais accélérée sous la pression politique et sociétale, Berlin s’est privée d’un levier stratégique au moment même où la guerre en Ukraine révélait la vulnérabilité énergétique du continent. La dépendance au gaz russe, longtemps assumée au nom d’un réalisme économique, s’est brutalement retournée contre elle. Depuis 2022, l’économie allemande encaisse le choc d’une énergie plus chère, d’une industrie fragilisée et d’un modèle exportateur ébranlé. Le pays qui se voulait pionnier de la révolution énergétique (Energiewende) découvre que la transition, sans souveraineté énergétique, peut devenir facteur d’affaiblissement stratégique. La relance temporaire du charbon, l’importation massive de gaz naturel liquéfié américain et qatari, et les débats tardifs sur un éventuel retour du nucléaire illustrent cette tension entre doctrine climatique et impératif de puissance.

Un espace pour de nouveaux pays

Cette tension entre deux priorités contradictoires s’est d’ailleurs reflétée lors du dernier forum de Davos où, pour la première fois depuis des années, les débats se sont concentrés sur la sécurité de l’approvisionnement énergétique au détriment du changement climatique. Malgré la réaction en bloc des intervenants européens aux prises de parole du président Trump ou du Premier ministre indien Modi, le cap international fixé par les accords de Paris est indéniablement « flouté » par un repli généralisé sur les intérêts géostratégiques nationaux.

C’est peu dire que la coopération internationale en matière de climat est fragmentée depuis que les administrations Biden et Trump mènent vent debout une guerre commerciale contre les panneaux solaires ou les composants de véhicules électriques chinois. Néanmoins, si ce protectionnisme engendre une pression délétère sur les prix de l’énergie verte, il libère simultanément un espace pour qui voudrait reprendre le flambeau de la lutte pour le climat. Aussi ce vide est en train d’être comblé par de nouveaux acteurs, notamment par le Brésil et les monarchies du Golfe, qui se positionnent comme de nouveaux hubs de la coopération internationale et de l’investissement dans la transition énergétique.

La Chine dans une logique de puissance

Dans le sillage de la COP30 en Amazonie, le géant de l’Amérique latine s’appuie sur une politique industrielle ambitieuse – la Nova Indústria Brasil (NIB) – qui table sur les ressources minérales et renouvelables presque inépuisables du pays pour en faire une superpuissance verte. Quant au Moyen-Orient, avec les Émirats arabes unis et l’Arabie Saoudite comme figures de proue, il est en passe de devenir un autre nouveau centre de gravité de l’action climatique aussi bien en termes d’investissements que de signature de partenariats sur l’énergie bas carbone. Les chiffres sont éloquents : Riyad prévoit d’injecter quelque 270 milliards de dollars dans le développement des ENR en parallèle des 180 milliards consacrés à la Saudi Green Initiative. Et Abou Dhabi avait mobilisé 83 milliards de dollars lors de la COP28 de Dubaï en 2023, tout en projetant des investissements à hauteur de 54 milliards dans les ENR à horizon 2030.

Entre ces deux pôles, la Chine occupe une position singulière, à la fois partenaire incontournable et puissance structurante de la transition mondiale. Pékin domine déjà l’essentiel des chaînes de valeur des panneaux solaires, des batteries et du raffinage des minerais critiques, ce qui lui confère un levier décisif sur l’industrialisation verte des pays émergents. Loin de se limiter à son marché intérieur, elle projette ses capacités financières et technologiques à travers des accords bilatéraux et des corridors énergétiques intégrés aux Nouvelles Routes de la soie. Cette stratégie lui permet de sécuriser ses approvisionnements tout en exportant ses standards industriels. Mais cela n’empêche pas la Chine de poursuivre en parallèle la construction de centrales à charbon pour soutenir la croissance de la demande et sa souveraineté énergétique, tout en investissant massivement dans le nucléaire de nouvelle génération, l’hydrogène et le stockage de l’électricité. Il s’agit d’une transition sans rupture idéologique, guidée moins par l’urgence climatique que par une logique de puissance et de maîtrise des dépendances technologiques.

Le pôle de gravité de la transition énergétique passe ainsi progressivement de l’Occident vers les hubs de puissances émergentes. Lors du World Future Energy Summit qui s’est tenu à Abou Dhabi en janvier 2026, l’ambassadrice de la délégation de l’UE, Lucie Berger, n’a pas manqué de souligner que les Émirats étaient devenus le premier partenaire d’investissements de l’UE, avec des investissements croisés culminant à 383 milliards de dollars. La nouvelle donne de cette coopération bilatérale pourrait bien, selon la diplomate, « débloquer des gains partagés encore plus importants dans le secteur de l’énergie, en mettant l’accent sur les énergies renouvelables, l’hydrogène et les technologies propres ». En marge du sommet, les conversations ont également permis de donner un nouvel élan à l’accord de partenariat économique global (CEPA) entre les Émirats et l’Australie, lequel est régulièrement qualifié de game changer pour le corridor énergétique entre les deux pays et devrait catalyser des investissements massifs dans les technologies vertes.

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