Après s’être stabilisés pendant quelques jours autour de 100 dollars, les cours du baril de pétrole sont repartis à la hausse et ont frôlé un temps le seuil des 120 dollars pour le Brent, la référence européenne, à la suite de frappes sur les installations gazières iraniennes et qataris. Ils sont revenus à moins de 110 dollars le 20 mars en début de journée. Cela représente une hausse de près de 50% du prix du pétrole brut depuis le 28 février et le début des attaques américano-israélienne contre la République d’Iran. Le régime iranien a répliqué notamment en utilisant son arme la plus efficace pour faire pression sur l’administration Trump et faire cesser la guerre, l’arme énergétique. Il bloque le détroit d’Ormuz par où transite, selon les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), 26% des exportations maritimes de pétrole et 20% de celles de GNL (Gaz naturel liquéfié). Et il s’en prend avec des missiles et des drones aux installations pétrolières et gazières de ses voisins du Golfe persique.
Résultat, selon le cabinet Kpler spécialisé dans l’énergie cité par l’agence Reuters, les exportations de pétrole et de produits pétroliers raffinés provenant de l’ensemble du Moyen-Orient représentaient en février dernier 25,13 millions de barils par jour. Elles sont tombées depuis le début du mois de mars à 9,71 millions de barils par jour. Selon Vortex, autre spécialiste du commerce de l’énergie, le Moyen-Orient a exporté 26,1 millions de barils par jour de pétrole et de produits pétroliers raffinés en février en moyenne, un chiffre qui était tombé à 7,5 millions de barils par jour à la mi-mars.
En réponse, l’administration américaine a promis de rouvrir par la force la circulation des navires dans le détroit d’Ormuz. Mais on ne voit pas trop comment pour le moment. Les alliés des Etats-Unis refusent de s’y associer avec leur marine. Et cela nécessiterait, selon les experts militaires, d’envoyer des troupes au sol pour empêcher les Gardiens de la révolution et l’armée iranienne de tirer des missiles et d’envoyer des drones depuis les côtes. Et encore sans réelle garantie d’éviter la poursuite de frappes sur les navires. Or, Donald Trump hésite pour des raisons politiques à se dédire et à engager des troupes au sol avec les risques que cela représente. Même s’il menace tout de même de le faire en annonçant positionner parachutistes et des Marines (troupes de marines) dans la région.
La réalité du déséquilibre entre offre et demande
De l’autre côté, l’Iran a annoncé le 11 mars dernier vouloir renforcer ses attaques contre les installations pétrolières et gazières et faire monter les cours du pétrole à 200 dollars. Cela représenterait une envolée des prix de près de 180% par rapport au 27 février. Est-ce que cela est crédible ou juste de la propagande de guerre ? La réponse est assez simple. Elle tient dans l’importance du déséquilibre du marché pétrolier mondial entre offre et demande et dans sa durée.
Selon bon nombre d’experts, un cessez-le-feu dans les 30 à 60 prochains jours, suivi d’une lente normalisation du
transport maritime, maintiendrait probablement le Brent entre 110 et 130 dollars et ferait perdre au moins un demi-point de croissance au PIB mondial. C’est en quelque sorte le scénario optimiste. Il suppose que le « retour à la normale » se passe sans trop d’encombres et que les infrastructures énergétiques fermées et endommagées par des attaques puissent reprendre du service sans trop de problèmes. Au-delà de 90 jours, la situation s’assombrit considérablement. Des champs de production fermés, des équipements de raffinage et de production de GNL difficiles à remettre en marche et fortement endommagés, des infrastructures portuaires à réparer, un marché de l’assurance traumatisé, des contraintes de stockage qui modifient de façon permanente les profils de production de certains champs pétroliers…
Pour ce qui est du déséquilibre physique entre l’offre et la demande de pétrole, il existe certains moyens pour le limiter, en partie et au moins temporairement. En faisant transiter du pétrole via les deux oléoducs, l’un saoudien, l’autre émirati, qui permettent de contourner le détroit d’Ormuz. Ce qui n’est pas d’ailleurs sans poser des problèmes techniques et de sécurité. Le port de Fujairah, terminal de l’oléoduc émirati permettant de contourner le détroit d’Ormuz, est constamment attaqué par l’Iran. Et l’oléoduc saoudien menant à la mer Rouge pourrait être menacé par les Houthis du Yémen, des affidés de la république islamique d’Iran.
Réserves stratégiques et dérogations temporaires
Pour faire face à la rupture d’approvisionnement provenant du Golfe persique, les 32 pays membres de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) ont décidé la semaine dernière de libérer une partie de leurs réserves stratégiques, soit 400 millions de barils. L’administration Trump a autorisé la mise sur le marché de 172 millions de barils provenant de sa réserve stratégique à compter de la semaine prochaine. Le problème est que plusieurs pays membres de l’AIE sont incapables de libérer de telles réserves dans un délai aussi court, le quota total de pétrole supplémentaire disponible pouvant prendre jusqu’à 120 jours pour arriver sur le marché. Cela explique en partie le fait que l’annonce de l’AIE n’a eu aucun impact sur les cours du pétrole.
Un autre moyen d’augmenter l’offre mondiale de pétrole consiste à accorder des dérogations temporaires permettant d’acheter les barils de pays soumis à des sanctions, à savoir la Russie… et l’Iran. Le Trésor américain vient ainsi d’accorder une dérogation temporaire de 30 jours (expirant le 11 avril 2026) permettant aux pays d’acheter du pétrole russe sanctionné. Et il y en a beaucoup. Selon Windward, un service de suivi du transport maritime, au 16 mars pas moins de 197,8 millions de barils de pétrole brut russe étaient en transit à travers le monde, en fait stockés dans des tankers de la fameuse flotte fantôme. La Russie a également indiqué qu’elle était disposée à reprendre ses exportations de gaz naturel et de GNL vers les pays touchés par le conflit avec l’Iran, y compris ceux qui dépendent du GNL qatari. Il y a aussi les millions de barils iraniens stockés également dans des tankers. Il s’agit là encore de quantités très importantes, de l’ordre de 140 millions de barils. Mais il reste à voir si l’administration Trump va permettre à la République islamique d’Iran, avec qui elle est en guerre…, de vendre des millions de barils de pétrole. Cela dit, même des volumes accrus de pétrole en provenance de Russie voire d’Iran ne suffiront pas à compenser toutes les pertes d’approvisionnement provenant du Golfe persique si la situation actuelle perdure.
Un baril à 180 dollars fin avril selon l’Arabie Saoudite
Pour se faire une idée, des hausses encore possibles des prix du pétrole, on peut se pencher sur une étude réalisée il y a déjà quelques temps par la Banque mondiale. Elle estimait qu’une « légère perturbation » de l’approvisionnement mondial en pétrole , une baisse de 500.000 à 2 millions de barils par jour, entraînerait dans un premier temps une hausse du prix du pétrole de 3 à 13%.Une « perturbation modérée », impliquant une perte d’approvisionnement de 3 à 5 millions de barils par jour, ferait grimper le prix du pétrole de 21 à 35%. Et une « perturbation majeure », caractérisée par une baisse de l’offre de 6 à 8 millions de barils par jour, ferait grimper le prix du pétrole de 56 à 75%. Nous sommes déjà au-delà de la « perturbation majeure ».
La Banque mondiale n’avait pas spécifiquement pris en compte la fermeture effective pour une période longue du détroit d’Ormuz dans ses projections. Mais pour Vikas Dwivedi, stratège mondial en énergie réputé du Macquarie Group, basé à Houston, cela créerait un effet domino susceptible de faire grimper le prix du brut à 150 dollars le baril et même au-delà. Et selon le Wall Street Journal, les dirigeants de l’Arabie Saoudite, le premier exportateur mondial de pétrole, estiment que le baril de pétrole pourrait atteindre 180 dollars si la guerre se poursuit dans les conditions actuelles jusqu’à la fin du mois d’avril.














