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Article paru dans le N°3 du magazine Transitions & Energies.

Notre système énergétique est construit à la fois sur la technologie, la science, l’économie et aussi sur la psychologie, les comportements et les rapports sociaux.

Cette phrase prononcée en février 2002 par Donald Rumsfeld appartient à l’histoire : « Il y a des choses que nous savons, que nous ne savons pas et que nous ne savons pas que nous ne savons pas. » Elle s’applique mieux à la transition énergétique qu’aux armes de destruction massive. À quelle vitesse va-t-elle pouvoir se réaliser ? Quelles en seront les implications sur notre mode de vie, sur nos sociétés et sur l’économie mondiale ? Personne ne peut répondre aujourd’hui à ses questions tant elles dépendent de technologies, qui ne sont pas matures, et de décisions politiques, difficiles par nature à anticiper.

Notre système énergétique est construit à la fois sur la technologie, la science, l’économie et aussi sur la psychologie, les comportements et les rapports sociaux. Résoudre la question technique de la « décarbonisation » n’est pas une tâche facile. Mais elle est sans doute à notre portée avec de très importants moyens financiers et avec les technologies actuelles et celles en développement : les renouvelables, l’hydrogène, les batteries, les moteurs électriques, le nucléaire, la séquestration du CO2, les nanomatériaux, la géo-ingénierie…

Rendre la transition acceptable par les sociétés s’annonce autrement plus compliquée. Il faut qu’elle soit comprise, prévisible, que le nouveau système soit fiable et qu’il ne fasse pas s’envoler les coûts de l’énergie. Si les prix de l’énergie augmentent trop vite et si cette charge supplémentaire pèse lourdement sur une partie de la population, le processus est condamné. C’est pour cela que les injonctions morales, les prophéties apocalyptiques et le refus de la complexité ne mèneront nulle part. La transition ne se décrète pas et ne consiste pas seulement à promouvoir les éoliennes, les panneaux solaires et les voitures électriques. Des technologies nécessaires, mais des éléments parmi d’autres d’une équation complexe. Elles présentent des avantages et aussi des inconvénients. Il n’existe pas de solution miracle et indolore.

Juste pour mesurer l’ampleur de la tâche, il faut se rappeler le chemin à parcourir… Le problème, il ne faut pas le perdre de vue, ce sont les énergies fossiles et leurs émissions de gaz à effet de serre. Nous continuons à en consommer de plus en plus. La demande d’énergie mondiale a augmenté de 2,3 % en 2018 selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), sa croissance la plus rapide en dix ans. Cette croissance a été alimentée à 70 % par des énergies fossiles et à 30 % par des renouvelables et du nucléaire. Tant que la croissance des renouvelables ne sera pas supérieure à celle des fossiles et par une marge importante, nous n’aurons pas une chance de régler notre problème.

CE QUE NOUS SAVONS. Le point de départ a le mérite d’être bien connu. Aujourd’hui dans le monde, 81 % de l’énergie provient de sources fossiles (pétrole, gaz, charbon), le même pourcentage qu’il y a trente ans. Le plus grand défi de la transition tient au fait que les pays qui consomment le plus d’énergies fossiles et émettent donc le plus de gaz à effet de serre, dans l’ordre : la Chine, les États-Unis, l’Inde et la Russie, sont aussi les moins engagés dans la transition. À l’inverse, les dix pays qui ont le plus avancé dans le remplacement des énergies carbonées, tous européens dont la France, comptent seulement pour 2,6 % des émissions mondiales… Il est difficile pour nous de l’admettre, mais la rapidité comme la réussite de la transition ne sont pas entre nos mains.

Il existe, pour simplifier, deux grands scénarios décrits dans des termes relativement similaires à la fois par l’AIE, le World Economic Forum, l’Energy Information Administration américaine et de nombreux think tanks. Le scénario rapide : la consommation d’énergies fossiles dans le monde commence à diminuer dans dix ans, et le scénario graduel : elle augmente encore jusque dans les années 2040 et les objectifs de limitation des émissions de gaz à effet de serre de la COP21 ne seront pas atteints.

Pour qu’elle soit rapide, elle doit se construire à partir de l’électrification massive, de la baisse rapide des coûts de production d’électricité provenant de sources renouvelables, notamment éoliennes et solaires, de la croissance de l’énergie nucléaire, de la diffusion massive de véhicules électriques à batteries et/ou à hydrogène, de la numérisation de la distribution d’énergie et de sa décentralisation au plus près des consommateurs. Elle passe aussi impérativement par des innovations majeures dans le stockage de l’électricité, la capture du CO2, l’hydrogène… Il s’agit d’un pari sur le basculement massif des modes de production et d’utilisation de l’énergie sous la pression des gouvernements et des opinions publiques. La logique, comme pour toute nouvelle technologie, est celle de l’accélération soudaine du processus quand son adoption atteint un seuil critique.

Ce scénario se traduirait par une transformation des marchés de l’énergie, des modèles économiques et des comportements de consommation. La transition se réaliserait en quelques décennies et le peak (le sommet) de la consommation d’énergies fossiles dans le monde serait atteint à la fin des années 2020.

Le scénario rapide n’est pas le plus probable. D’ores et déjà, la trajectoire dans le monde n’est pas celle-là. Cela tient à la taille de l’économie mondiale et à son inertie, à la lenteur des cycles de changements des sources d’énergie dont l’échelle est de plusieurs décennies, aux niveaux d’investissements à atteindre, à la quantité considérable de matières premières nécessaires pour fabriquer les batteries, les panneaux solaires et les éoliennes et à l’incertitude des progrès technologiques. Il faut également prendre en compte la croissance continue des besoins en énergie dans plusieurs régions du monde, notamment les deux plus grandes, l’Asie et l’Afrique, où la croissance économique et démographique reste forte. Enfin, la quasitotalité des gouvernements rechigne à se mettre en danger en rendant l’énergie plus coûteuse et en contraignant les populations à changer de mode de consommation.

CE QUE NOUS NE SAVONS PAS. Deux éléments déterminants de la transition ne sont pas assez mis en avant, l’efficacité énergétique, c’est-à-dire les économies, et le développement des infrastructures. Ils dépendent l’un comme l’autre avant tout de politiques et d’investissements publics. Mais nul ne peut aujourd’hui anticiper le degré d’engagement des gouvernements.

L’efficacité énergétique est une source d’énergie que tous les pays possèdent, par définition, en abondance. Elle peut à elle seule, selon les calculs de l’AIE, contribuer à 44 % à la baisse des émissions de CO2 nécessaire d’ici à 2050.

La question des infrastructures est tout aussi essentielle. Elle est même aujourd’hui le principal point de blocage de la transition. Cela explique pourquoi le charbon produit dans le monde plus d’électricité que l’hydraulique, le nucléaire et les renouvelables réunis. Et les pays en développement continuent à privilégier le charbon, à commencer par la Chine. Non pas parce qu’il est moins cher. Il ne l’est pas. Mais parce qu’il est plus facile à transporter, par bateau, par rail, par camion, et qu’il est relativement peu complexe de faire fonctionner une centrale au charbon. Même le gaz est bien plus compliqué. Il faut des infrastructures lourdes, des gazoducs ou des terminaux portuaires spéciaux s’il est liquéfié.

Le problème des infrastructures existe tout autant dans les pays développés. Leur absence est la principale raison de la relative inefficacité des renouvelables (éolien et solaire) et des difficultés de la voiture électrique. Les réseaux électriques ne sont pas suffisamment adaptés aux renouvelables, les bornes de recharge des véhicules électriques sont trop peu nombreuses et trop peu puissantes et les réseaux de stockage et de distribution d’hydrogène existent… sur le papier.

CE QUE NOUS NE SAVONS PAS QUE NOUS NE SAVONS PAS. L’inconnue peut se résumer à deux grandes questions : celle des ruptures technologiques et celle des soubresauts géopolitiques et politiques. Ces derniers peuvent être la conséquence de l’affaiblissement d’économies construites sur l’exploitation des énergies fossiles ou de la difficile acceptation sociale de la transition et également du militantisme environnemental radical.

Les mouvements militants de défense du climat prônant la décroissance et l’anticapitalisme peuvent peser de plus en plus sur le développement des infrastructures énergétiques (barrages, centrales, réseaux, champs d’éoliennes, stockage de CO2 et de déchets nucléaires, exploitations minières…). Ils sont susceptibles d’accélérer ou de freiner la transition. À l’image des mouvements écologistes et environnementaux qui s’opposent en Allemagne sur la construction d’éoliennes.

Des mouvements sociaux différents de type « gilets jaunes » peuvent aussi se multiplier et rejeter la transition, notamment si celle-ci se traduit par la baisse du pouvoir d’achat et par un mode de vie dégradé. Il est difficile d’imaginer que dans une démocratie, l’électorat voterait en masse pour détruire son propre mode de vie.

Sur le plan technologique, il est impossible de savoir aujourd’hui ce qu’il peut sortir du processus d’essai et d’erreur en cours dans le stockage de l’énergie « propre », dans les batteries, dans la capture du CO2, dans la propulsion des transports maritimes et aériens, dans la géothermie, dans l’hydrogène, dans la fusion nucléaire… Il faut y ajouter l’impact éventuel de technologies « annexes » comme le big data, l’intelligence artificielle, la robotique, l’utilisation à grande échelle de drones.

Il reste la grande inconnue psychologique, celle de la perception de l’avenir. La décision d’agir dépend en général des convictions. Si la majorité des populations, des producteurs d’énergie, des investisseurs et des dirigeants croient à la transition et à la façon de la mener, les uns et les autres mettront en place les conditions pour y parvenir. S’ils n’y croient pas, ils s’engageront mollement ou pas du tout.

Éric Leser

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