Tribune: Hydrogène vert, rétablir un certain nombre de vérités

11 mars 2026

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Station service hydrogène Wikimedia Commons
Abonnement Conflits
Abonnement Conflits

Tribune: Hydrogène vert, rétablir un certain nombre de vérités

par

Le texte publié le 5 mars par Transitions & Energies de Monsieur Jean-Pierre Schaeken Willemaers et titré Hydrogène vert, un engouement illusoire est une série d'affirmations péremptoires présentées sans aucune justification et qui participent à l’« Hydrogène bashing » dont fait l’objet la filière depuis quelque temps ! Voilà un certain nombre de vérités qu’il convient de rétablir. Par Philippe Boucly, Président de PHyLERM, Administrateur de France Hydrogène.

« L’hydrogène vert est perçu actuellement en Europe comme un facteurmajeur pour atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050 »

Non, l’hydrogène n’a jamais été présenté par les experts comme un facteur majeur pour atteindre la neutralité carbone. Il a éventuellement été présenté ainsi par certaines personnes avides de communication sensationnelle. Il est maintenant bien établi que l’électricité est appelée à prendre une part de plus en plus importante dans la consommation finale.

Cependant, il est également reconnu que l’hydrogène ou ses dérivés seront indispensables pour décarboner les secteurs difficiles à électrifier (« hard to abate ») tels que la mobilité lourde, la chaleur haute température dans l’industrie et pour décarboner l’aérien et le maritime.

« Malgré les critiques de la Cour des comptes européenne sur le manque de résultats concrets en 2025 (20 milliards d’euros investis, peu de production), la Commission continue de viser 10 millions de tonnes de production locale d’ici à 2030. »

La Cour des comptes européenne a certes critiqué la stratégie européenne de l’hydrogène et il est clair que l’Europe est très en retard par rapport aux objectifs qu’elle s’est fixée. Il faut cependant reconnaître que cette stratégie européenne, l’une des premières publiées dans le monde, constituait un signal politique très fort qui a lancé les projets partout en Europe en les accompagnant d’un soutien financier substantiel (Clean Hydrogen Partnership, Horizon 2020, Banque de l’hydrogène, etc…).

En outre,dans le cadre de l’IPCEI Hydrogène (Important Project of Common European Interest), une base industrielle a pu être créée : des usines d’électrolyseurs, de piles à combustible, de réservoirs ont pu être construites et des premiers projets de production massive d’hydrogène propre ont pu être engagés.

A fin 2025, près de 600 MW d’électrolyseurs étaient en service en Europe et compte tenu des projets en cours, 2,3 millions de tonnes d’hydrogène propre pourront être produites en Europe en 2030.

« Il s’agirait de remplacer le méthane par un autre gaz permettant uneproduction continue d’électricité indispensable au bon fonctionnement des industries telles que celles du ciment… »

Il n’a jamais été question de remplacer le gaz naturel par l’hydrogène. L’approche, que ce soit au niveau de la Commission Européenne ou au niveau des différents Etats membres, est d’abord de développer l’efficacité énergétique et la sobriété pour réduire les consommations de gaz naturel, de développer le biométhane, de développer éventuellement des moyens de flexibilité avec des turbines « H2 ready » (qui fonctionnent aussi avec de l’hydrogène), et pour des industries telles que le ciment de plutôt privilégier des solutions de captage et séquestration du CO2.

« Quoiqu’il soit l’élément le plus abondant dans l’univers, le H2 ne peut être extrait de la croûte terrestre comme le gaz naturel (même si certains enrêvent), le charbon ou le pétrole ».

Là encore, il s’agit d’une déclaration péremptoire qui ignore totalement (ou fait mine d’ignorer) les recherches qui sont menées actuellement dans ce domaine en Australie, au Brésil, aux USA et en France notamment. En France précisément, le code minier a été adapté dès 2022 pour intégrer cette recherche d’hydrogène naturel : dès à présent 8 permis de recherche ont été déposés par différentes sociétés et 4 ont été attribués (dans le piémont pyrénéen, en Aquitaine et en Lorraine).

« Le coût de l’hydrogène généré par vaporeformage de ce dernier est deux à trois fois plus bas que lorsqu’il est produit par électrolyse. »

Dire que le coût de l’hydrogène propre produit par électrolyse est 2 à 3 fois plus cher que le coût de l’hydrogène gris n’est pas pertinent ! Tout d’abord, il faut comparer des choses comparables ! c’est-à-dire de l’hydrogène issu d’électrolyse avec de l’hydrogène produit par vaporeformage complété par du captage et séquestration du

CO2. Avec un gaz naturel à 50 €/MWh et un coût de la tonne de carbone à 80€, on arrive à un coût de l’hydrogène « bleu » de 3,3 à 3,8 €/kg. Pour l’hydrogène produit par électrolyse (hydrogène vert) avec une électricité à 40€/MWh et un facteur de charge de 7.500 heures, on arrive à un coût équivalent.

« Il est piquant de constater que c’est au nom du principe d’autonomie que l’Union européenne promeut le recours à l’hydrogène vert et l’abandon total des combustibles fossiles d’ici à 2025, mais en ce faisant, elle n’augmente pas son autonomie énergétique vu qu’elle remplace cette dépendance par celle vis- à-vis de la Chine qui produit les équipements nécessaires à la décarbonation à un coût nettement inférieur à celui du marché occidental. A titre d’exemple, les électrolyseurs alcalins chinois coûtent environ un tiers du prix des modèles occidentaux. »

Il est clair que l’hydrogène seul ne peut assurer l’autonomie. L’hydrogène n’est pas le Graal, la « silver bullet » (solution miracle) qui va sauver le monde ! Et cela n’a jamais été indiqué comme tel par les gens sérieux. Pour augmenter notre indépendance énergétique et notre souveraineté, la priorité est évidemment de produire un maximum de ressources énergétiques sur le sol européen, qu’il s’agisse d’énergie nucléaire, d’énergie renouvelable ou d’hydrogène naturel.

S’agissant de l’hydrogène, ainsi que le reconnaissait l’AIE (Agence internationale de l’énergie) et c’est un élément repris dans le rapport Draghi, c’est dans le domaine de l’hydrogène que l’Europe est la moins dépendante de la Chine. Et l’écart de prix entre les électrolyseurs chinois et européens n’est pas si important lorsque l’on tient compte des coûts de transport et d’installation d’électrolyseurs chinois en Europe. La Commission Européenne a cependant pris la mesure de cette question dans l’« Industrial Accélération Act » publié le 4 mars.

« Bref, l’UE et certains Etats membres se sont précipités dans le développement de l’hydrogène comme vecteur d’énergie sans avoir évalué au préalable les conséquences délétères de cette décision et avant d’avoir mis en place les adaptations industrielles, réglementaires et des infrastructures requises ».

L’Union Européenne et un certain nombre d’Etats européens (notamment l’Allemagne et la France) se sont engagés très tôt dans le développement de l’hydrogène. Ils ont été rejoints par de nombreux pays et on estime qu’actuellement plus de 70 pays dans le monde ont une stratégie ou une feuille de route hydrogène.

Le Global Hydrogen Review 2025 publié par l’AIE en septembre dernier évalue à 37 millions de tonnes la quantité d’hydrogène propre possible à l’horizon 2030 compte tenu du portefeuille de projets disponibles. Certes, c’est 12millions de tonnes de moins que lors de l’étude de 2024 mais cela reste considérable.

Le décalage résulte d’annulations et de retards dans les projets dans toutes les parties du monde : Amérique, Afrique, Australie, Europe.

L’AIE ajoute que les projets en FID+ (i.e. décidés, en construction ou en exploitation) permettront d’atteindre un volume de 4,2 millions de tonnes d’ici 2030 et 6 millions de tonnes supplémentaires seraient accessibles si des politiques appropriées étaient mises en place rapidement.

De son coté, McKinsey pour l’Hydrogen Council dénombre 511 projets en FID+ (200 en Europe, 100 aux USA, 100 en Chine et 100 dans le reste du monde) qui représentent un volume d’investissement de 110 milliards de dollars, soit 35 milliards de dollars de plus par rapport à 2024 avec une répartition : 36 milliards en Chine, 20 aux USA et 13 en Europe.

Mr. Schaeken-Willemaers cite quelques projets arrêtés ou différés : il serait trop long de citer les projets qui continuent à avancer pour une mise en service dans les prochaines années ! Il est remarquable de noter en outre qu’en fin 2025 un volume d’un million de tonnes d’hydrogène propre était produit dans le monde : cela ne représente certes qu’un pourcent environ de la demande mondiale mais ce résultat a été obtenu en 5 ans à comparer à la durée nécessaire à d’autres technologies émergentes, énergies renouvelables – solaire et éolien – par exemple pour atteindre un pourcent de la demande mondiale !

La Chine, qui a bien compris l’intérêt de l’hydrogène pour renforcer sa souveraineté et son autonomie stratégique met l’accent sur l’hydrogène et ses dérivés et en particulier le méthanol pour réduire ses importations. On note par ailleurs que dès à présent plus de 35.000 véhicules automobiles dont 10.000 camions circulent en Chine sur un certain nombre de corridors et le 15e plan quinquennal (2026-2030) publié il y a quelques jours met l’accent sur les industries de haute technologie et sur l’innovation scientifique et en particulier sur une accélération du développement de l’hydrogène.

De son côté, l’Inde qui a bien compris également sa fragilité au plan énergétique a lancé en 2023 une stratégie hydrogène ambitieuse visant la production de 5 millions de tonnes d’hydrogène propre à l’horizon 2032.

Une technologie émergente

En conclusion, le choix fait par l’Europe et de nombreux pays européens de développer l’hydrogène est un choix éminemment stratégique, pour la lutte contre le changement climatique mais surtout pour des raisons d’autonomie et de souveraineté. Cela constitue une excellente opportunité de réindustrialisation, en France notamment.

Certes l’hydrogène est une technologie émergente, ce qui explique que les progrès sont plus lents que ce qui avait été imaginé initialement. L’hydrogène a, dans la période 2020-2023, vécu une « hype », un emballement qui s’est essoufflé en fin 2024 et en 2025. On assiste actuellement à une consolidation (cf courbe de Gartner) des filières hydrogène en Europe avec des projets de taille croissante (quelques mégawatts il y a quelques années, quelques dizaines de mégawatts en 2025, quelques centaines de mégawatts à partir de maintenant – par exemple le projet de 200 MW d’Air Liquide en Normandie).

À propos de l’auteur

La rédaction

La rédaction

Newsletter

Voir aussi

Share This
.et_pb_column_1_4 { display:none !important; } .wp-image-13628 { display:none !important; }