Le 28 janvier dernier, l’Espagne a évité in extremis un nouveau blackout

4 février 2026

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Photo : Lignes haute tension matthew-henry-unsplash
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Le 28 janvier dernier, l’Espagne a évité in extremis un nouveau blackout

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C’est un incident passé relativement inaperçu. Les pouvoirs publics espagnols ne l'ont pas vraiment ébruité... Et pourtant le système électrique espagnol a failli à nouveau connaître un blackout de grande ampleur le 28 janvier dernier, après celui du 28 avril 2025. Cette fois, ce ne sont pas les parcs solaires photovoltaïques qui ont déstabilisé le réseau électrique, mais les parcs éoliens contraints par la tempête Kristin de se mettre par sécurité en arrêt d’urgence. Le recours aux centrales à gaz, mises cette fois en réserve, et la coupure d’alimentation forcée des grands groupes industriels ont évité le pire.

Il y a une date devenue maudite en Espagne pour le réseau électrique, le 28 du mois. Le 28 avril dernier, l’Espagne et toute la péninsule ibérique ont connu un gigantesque blackout. Et le 28 janvier dernier, un nouvel effondrement du système électrique espagnol a été évité in extremis. Le 28 avril 2025, ce sont des arrêts en urgence de parcs solaires photovoltaïque qui avaient déstabilisé le système. Le 28 janvier 2026, c’est un excès de vent et l’arrêt en urgence de parcs éoliens qui a failli faire tomber le réseau.

Lors du passage de la tempête Kristin, des rafales supérieures à 130 km/h ont entraîné l’arrêt automatique d’une partie du parc éolien espagnol. Pour éviter que les pales ne se brisent sous la force du vent et que les nacelles soient endommagées, les éoliennes sont programmées pour se mettre automatiquement à l’arrêt dès que le vent dépasse 90 km/h. C’est exactement ce qui s’est passé dans une grande partie du pays le matin du 28 janvier. Le résultat a été immédiat. Tandis que les prévisions tablaient sur une production éolienne supérieure à 11.000 MW, celle-ci est tombée à 7.500 MW. En quelques minutes, plus de 3 GW de production ont disparu du réseau, l’équivalent de trois réacteurs nucléaires, au moment précis où la demande augmentait en début de journée sous l’effet notamment du froid et de la neige. Et dans le même temps, les importations, notamment du Portugal, baissaient subitement de 2.300 MW à 800 MW, le pays voisin étant lui-même touché par la tempête Kristin.

REE a été capable cette fois de réagir

Face à cet effondrement soudain de la production d’électricité, Red Eléctrica de España (REE), le gestionnaire du système électrique espagnol, a été capable le 28 janvier, contrairement au 28 avril précédent, de réagir. Les centrales à gaz ont été activées en urgence, passant de 3.000 à 9.000 MW de capacités mobilisées en trois heures. Mais cela n’a pas suffi à combler le trou béant laissé par l’éolien et la baisse des importations portugaises.

Le gestionnaire a donc forcé l’arrêt de l’alimentation des gros consommateurs industriels. Les usines électro-intensives (sidérurgie, chimie, cimenterie) ont vu leur alimentation coupée ou drastiquement réduite pendant deux heures. Au total, ce sont 1.725 MW de puissance industrielle qui ont été effacés du réseau en deux vagues successives afin de préserver l’alimentation des ménages et maintenir la fréquence à 50 Hz. Cette manœuvre a permis d’éviter que les coupures de courant ne touchent les particuliers. Mais cela a coûté cher. Les industriels ont été indemnisés entre 116 et 121 € par MWh non consommé.

Sans les centrales à gaz qui étaient en réserve et mobilisables, ce qui n’était pas le cas le 28 avril, et sans la flexibilité des industriels, l’Espagne aurait connu un nouveau blackout massif… Ce que les pouvoirs publics espagnols se sont bien gardés de trop ébruiter.

Les renouvelables intermittents ne peuvent pas assurer la stabilité du réseau

En fait, le problème est toujours le même… Les renouvelables intermittents, quelles que soient leurs qualités, ne peuvent pas assurer la stabilité en tension et en fréquence d’un système électrique. Et la politique énergétique de l’Espagne a fait preuve d’irresponsabilité et même d’incompétence en ne mesurant pas ce que le tout renouvelables avait pour conséquences sur la fragilisation du réseau. Les renouvelables intermittents n’ont tout simplement pas pour sécuriser les réseaux l’inertie électromécanique des centrales hydrauliques, nucléaires et thermiques. André Merlin, ancien Président et fondateur de RTE en France (et Président de la société éditrice de Transitions & Energies), expliquait dans un article à la fin de l’année dernière, pourquoi le 28 avril, le système électrique espagnol s’est effondré en cinq secondes.

« La fréquence et la tension sont les deux faces de la transmission du courant alternatif. Il y a la puissance active et la puissance réactive. La puissance active est liée principalement à la fréquence du réseau et la puissance réactive à la tension. La puissance utile est la puissance active et la puissance réactive est une conséquence du fonctionnement en courant alternatif. Il faut maîtriser fréquence et tension pour éviter qu’elles s’écartent trop des valeurs de référence et endommagent les installations.

C’est justement ce qui est devenu incontrôlable le 28 avril en Espagne. Avec la mise en sécurité de trois centrales solaires, l’instabilité de fréquence a fortement augmenté. Cela s’est traduit par la coupure des liaisons aériennes haute tension entre la France et l’Espagne. Il existe des protections contre les ruptures de synchronisme. À ce moment-là, l’Espagne exportait de l’électricité qu’elle produisait en grande quantité par rapport à ses besoins en France, au Portugal et au Maroc.

Avec cette isolation du réseau espagnol du réseau européen, en cinq secondes, le système électrique ibérique a été mis hors tension. À 12 h 23 minutes et 20 secondes, les interconnexions ont été coupées et à 12 h 23 minutes et 24 secondes le réseau était à terre.

Il n’y avait pas assez de moyens de production en Espagne qui permettaient de contrôler la fréquence. La nature des productions a un rôle essentiel pour contrôler la fréquence et la tension. Ce que les partisans dogmatiques des renouvelables intermittents se refusent à admettre. On aurait pu éviter les phénomènes initiateurs avec des moyens de production qui auraient évité la montée en tension très rapide. Officieusement, les experts de Red Electrica, le gestionnaire du réseau électrique espagnol, reconnaissent l’origine du problème ».

« Il faut impérativement un volume suffisant de capacités pilotables »

C’est aussi ce que soulignait au début de l’année dans une interview André Palu, Secrétaire National Affaires Publiques et Européennes du syndicat CFE Énergies, ingénieur en génie atomique.

« Les capacités pilotables seules assurent la sûreté et la stabilité du réseau. Elles assurent la tension et la fréquence avec des machines synchrones qui permettent de le faire ce qui n’est pas le cas des ENRi qui agissent en déversoir. Il faut impérativement un volume suffisant de capacités pilotables.

C’est le problème qu’il y a eu dans la péninsule ibérique en avril dernier. Peu importe l’origine de l’incident, mais il n’y a tout simplement pas eu suffisamment de moyens pilotables pour rétablir la situation et reprendre le déséquilibre de tension. Le système s’est écroulé en arrivant jusqu’à la France. Il a fallu couper le réseau français du réseau ibérique. S’il n’y avait pas eu séparation, le système français se serait aussi écroulé et le système européen se serait écroulé. Cela aurait été une catastrophe. Heureusement, les protections ont agi. Mais pour montrer le risque, on a la centrale nucléaire de Golfech qui est tombée. Comme on a un parc pilotable très puissant, le système s’est rééquilibré en France et personne n’a rien vu sauf au Pays basque. Et quelques heures plus tard, la France a réinjecté de l’électricité pour permettre aux systèmes espagnol et portugais de redémarrer. »

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