PPE3, Sébastien Lecornu essaye encore de passer en force

5 février 2026

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Photo : Portrait officiel Sebastien Lecornu Ministre des Armees wikimedia commons
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PPE3, Sébastien Lecornu essaye encore de passer en force

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Le gouvernement revient à la charge et annonce, une nouvelle fois, la publication du fameux décret promulguant la PPE3 (Programmation pluriannuelle de l’énergie version 3). En dépit du fait, que tout ce que le pays compte comme autorités scientifiques indépendantes, notamment l’Académie des sciences, l’Académie des technologies, le haut commissariat à l'Energie atomique… estiment que c’est un texte ni fait ni à faire, incohérent, avec des hypothèses et des modèles douteux. Mais avec l’adoption du budget grâce au 49.3, Sébastien Lecornu se sent pousser des ailes. Son calcul politique est que la promulgation de la PPE3 va satisfaire la gauche et que si les élus LR seront mécontents, ils ne voteront pas une censure déposée par le RN comme ils n’ont pas voté celles sur le budget. L'intérêt du pays, dilapider des dizaines voire des centaines de milliards d'euros au seul bénéfice des opérateurs privés de parcs éoliens et solaires, importe peu dans l'équation... En France, le capitalisme dit de connivence est bien enraciné.

La célèbre maxime du Cardinal de Retz, « on ne sort de l’ambigüité qu’à ses dépends » s’applique parfaitement à l’interminable séquence d’indécision gouvernementale qui se joue depuis des mois autour de la trop fameuse PPE3 (Programmation pluriannuelle de l’énergie version 3). Une incapacité à prendre des décisions rationnelles dans le seul intérêt du pays et à résister aux pressions des lobbys de tous poils, des idéologies et des calculs politiciens. Et si le gouvernement finit par sortir de l’ambigüité, on peut craindre que ce soit aux dépends du pays, c’est-à-dire des contribuables, des consommateurs d’énergie, du niveau de la dépense publique, du pouvoir d’achat et de la compétitivité des entreprises…

Cela fait déjà un moment que toutes les quelques semaines, on nous annonce à la dérobée et dans un flou artistique la publication imminente par décret d’une PPE3 soit disant remaniée, amendée, ajustée aux nouvelles réalités énergétiques et financières. Dernier épisode en date, le Premier ministre Sébastien Lecornu devrait promulguer la PPE3… la semaine prochaine. Il nous l’avait déjà annoncée avant Noël dernier.

Numéro d’équilibriste

Pour préparer le terrain, Roland Lescure, ministre de l’Economie et de l’énergie, s’est livré il y a quelques jours à un grand numéro d’équilibriste pour en désigner les contours. Il a expliqué sur RMC BFMTV que la France a besoin « d’investissements majeurs dans le nucléaire » avec la construction de « six nouveaux réacteurs ». La PPE3 n’est pas du tout nécessaire pour cela… Le ministre a également évoqué des « investissements majeurs » dans l’éolien marin avec « des filières industrielles qui produisent ». La quasi-totalité des équipements est importée…

Conclusion qui n’en est pas une : « il faut équilibrer tout ça : du nucléaire, de l’éolien marin, – du terrestre également, du solaire » mais « sans doute moins qu’initialement prévuparce qu’on électrifie moins… on consomme moins d’électricité qu’on avait prévu ». Comprenne qui pourra.

Et pour tenter de faire passer la pilule et les milliards d’euros dilapidés par un pays financièrement exsangue, Roland Lescure annoncera « avec le Premier ministre un grand plan d’électrification pour qu’à la fois on puisse investir dans l’offre, mais aussi investir dans la demande ». C’est vraiment « une question de jours » pour la PPE « et de semaines pour le plan d’électrification. On veut consulter tout le monde ».

Et les choses se précisent vraiment puisque le lobby des renouvelables, à savoir le Syndicat des énergies renouvelables (SER), Enerplan (promoteur du solaire) et France Renouvelables rencontreront vendredi 6 février au matin Sébastien Lecornu, Roland Lescure et Thomas Veyrenc de RTE… qui lui est un allié de longue date des promoteurs des renouvelables intermittents.

La conviction que les élus LR se « coucheront » à nouveau

Avec l’adoption du budget grâce au 49.3, Sébastien Lecornu se sent pousser des ailes. Son calcul politique est que la promulgation de la PPE3 va satisfaire la gauche et que les élus LR seront mécontents, notamment que la PPE3 ne soit pas une loi, ce qu’elle est censée être, mais pas au point de voter la motion de censure que déposera le RN… Les LR se sont « couchés » sur le budget, ils le feront à nouveau sur la PPE3 et peut-être même, qui sait, après les élections municipales sur les ZFE… D’autant plus qu’une très hypothétique chute du gouvernement et une nouvelle dissolution renverraient les députés sortants devant les électeurs et la dernière législative partielle en Haut-Savoie a été catastrophique pour LR. Comme le résume avec satisfaction Green Univers, « Le risque politique associé à la PPE3 s’amenuise ». La rente renouvelable a encore un bel avenir.

La situation de la PPE3 est ainsi aujourd’hui comparable à celle des ZFE (Zones à faibles émissions) ou Zones à forte exclusions pour leurs opposants, nombreux et nettement majoritaires, y compris à l’Assemblée nationale et au Sénat. Rappelons que l’objet des ZFE est d’interdir la circulation des véhicules les plus anciens, considérés comme les plus polluants, dans les grandes agglomérations.

Mais au nom de la lutte contre la pollution atmosphérique, ce qui en soit n’est pas un objectif contestable, les ZFE cumulent à la fois exclusion géographique et sociale. Elles reviennent à chasser des villes les millions d’automobilistes les plus modestes sans leur apporter la moindre solution. On comprend l’ampleur du rejet. Mais cela n’a pas empêché le gouvernement Lecornu de repousser après les élections municipales un vote au Parlement qui aurait signifié l’abandon définitif des ZFE. En espérant que dans quelques mois, il fasse fléchir des députés et sauver ce qui peut l’être des ZFE. La politique du « chien crevé au fil de l’eau », aurait dit Aristide Briand…

Une incapacité à prendre en compte et même à écouter la parole scientifique

Pour en revenir à la PPE3, le plus affligeant est l’incapacité du gouvernement à écouter et encore moins prendre en compte les critiques argumentées des experts. Tout ce que le pays compte pourtant comme autorités scientifiques indépendantes, notamment l’Académie des sciences, l’Académie des technologies, le haut commissariat à l’Energie atomique… estiment que c’est un texte ni fait ni à faire, incohérent, avec des hypothèses et des modèles douteux. Seuls les lobbys renouvelables et les anti-nucléaires indécrottables, nombreux il est vrai dans l’administration et les agences d’Etat, y sont favorables. Et évidemment la gauche acquise aux renouvelables intermittents plus par réaction pavlovienne anti-nucléaire que par réelle analyse économique et technique des besoins du pays et surtout des intérêts qu’elle sert… Mais le fondement idéologique de l’écologie politique née dans les années 1970, c’est l’opposition au nucléaire. Impossible de se remettre en cause, même si l’électricité nucléaire est la plus décarbonée qui soit…

Capitalisme de connivence

La PPE3 stipule des investissements massifs dans les renouvelables intermittents (éolien et solaire) dont le pays n’a nul besoin en produisant d’ores et déjà une électricité surabondante et décarbonée à 95% au point d’en exporter à des niveaux records et presque à n’importe quel prix. De tels investissements coûteraient des dizaines voire des centaines de milliards aux contribuables et aux consommateurs d’électricité et n’ont aucune justification si ce n’est de servir à verser une rente toujours plus massive aux opérateurs, privés pour la plupart, de parcs éoliens et solaires, et de satisfaire le puissant lobby idéologique anti-nucléaire très présent donc au sein de l’Etat profond. On privatise ainsi la production d’électricité du pays au seul bénéfice d’exploitants qui ne prennent aucun risque avec des contrats de 15 à 20 ans leur assurant des prix élevés garantis, supérieurs la plupart du temps à ceux du marché, une priorité d’accès au réseau et quand le réseau est saturé, des dédommagements. La définition même de la rente et du capitalisme dit de connivence (crony capitalism)… avec la puissance publique.

La seule justification donnée aujourd’hui à cette PPE3 est celle de la fameuse électrification des usages qui est bien la clé de la décarbonation de l’économie et de la transition énergétique. Sauf que c’est aujourd’hui dans les faits une vue de l’esprit, que la consommation d’électricité en France est même en baisse par rapport à 2019 et que cela tient à la désindustrialisation, à l’appauvrissement du pays et à l’augmentation du prix de l’électricité… lié notamment au développement des renouvelables intermittents. Du fait des avantages exorbitants et coûteux dont ils bénéficient et aussi de la nécessité, liée à leur intermittence et à leur émiettement sur le territoire, de réaliser des investissements considérables dans les réseaux électriques qu’ils fragilisent. RTE (le réseau à haute tension) et Enedis (le réseau basse et moyenne tension) chiffrent à 200 milliards d’euros leurs besoins d’investissements cumulés d’ici 2040… découlant avant tout de l’expansion des renouvelables prévus par la PPE3.

La seule issue rationnelle est celle du moratoire

Compte tenu de la situation très difficile du pays, financière comme politique, le gouvernement devrait logiquement décider d’un moratoire réclamé par de nombreuses voix. D’autant plus, qu’il a demandé en décembre dernier un rapport à deux personnalités éminentes, pour évaluer le coût réel des renouvelables intermittents. Comme s’il n’était pas déjà parfaitement connu et chiffré… Cette mission a été confiée à Jean-Bernard Lévy, ancien Pdg d’EDF (2014-2022) et au haut fonctionnaire Thierry Tuot, Conseiller d’Etat et premier directeur général de la Commission de régulation de l’énergie (CRE) entre 2000 et 2003. Mais à quoi sela sert-il de demander une telle mission si c’est pour publier la PPE3 avant qu’elle rende ses conclusions… A moins qu’il s’agisse seulement d’une énième opération d’enfumage et de communication politique.

Car dans le même temps, le gouvernement empêche la publication par EDF d’un rapport qui devait être rendu public en décembre dernier sur les conséquences dommageables pour son parc nucléaire de la nécessité de moduler de plus en plus la production de ses réacteurs pour laisser la place aux productions renouvelables intermittentes qui sont prioritaires. Manifestement, le gouvernement ne veut pas que ce rapport sorte. Au point que le principal syndicat d’EDF, CFE Energies, réclame publiquement (dans Transitions & Energies) sa publication. Mais la seule chose qui semble guider Sébastien Lecornu, ce sont les rapports de force politiques…

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