<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Souveraineté énergétique : « Oui, c’est un sabotage »

7 août 2026

Temps de lecture : 6 minutes
Photo :
Abonnement Conflits
Abonnement Conflits

Souveraineté énergétique : « Oui, c’est un sabotage »

par

Un entretien avec Bernard Accoyer. Ancien président de l’Assemblée nationale et ancien président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, il dirige l’Association de défense du patrimoine nucléaire et PNC France. Propos recueillis par Éric Leser. Article paru dans le N°29 du magazine Transitions & Energies.

T&E : Comment expliquez-vous que pendant des années les dirigeants du pays aient été aussi négligents sur les questions de sécurité d’approvisionnement et de souveraineté énergétique ?

-B.A. : Le confort et l’euphorie des années qui ont suivi la guerre froide ont éloigné les responsables politiques des priorités qui prévalaient du temps de l’affrontement Est-Ouest. Elles avaient pour nom stratégie de défense, stratégie énergétique et stratégie industrielle. Avec la mondialisation heureuse dont l’Occident s’est mis à rêver tout éveillé après la disparition de l’URSS, les repères et les priorités ont été oubliés.

T&E : Cette incompréhension des questions de stratégie, notamment énergétique, est-elle aussi la conséquence de la disparition progressive auprès des dirigeants politiques et dans l’appareil d’État des ingénieurs, des scientifiques, de personnes directement impliquées dans la production ? Ils ont été remplacés par des juristes, des technocrates et des communiquants.

-B.A. : – Il y a eu un affaissement de la prise en compte des sciences dans la décision publique. Et une absence de stratégie d’État à long terme. Parallèlement, la montée d’une philosophie relativiste, post-moderniste, qui remet en cause les bienfaits du progrès, a envahi notre société.

La place des sciences dans l’enseignement a diminué. La place des ingénieurs dans les couloirs du pouvoir s’est réduite sans cesse. Aujourd’hui, il n’y a plus du tout de stratégie industrielle qui était conçue par de grands serviteurs de l’État, des ingénieurs de haut niveau qui avaient une vision dans le domaine du ferroviaire, de l’aéronautique, du spatial, de l’énergie… Il y avait une cohérence des services de l’État et le pouvoir écoutait.

T&E : Au-delà de la négligence, d’une espèce d’angélisme dont vous parlez et de l’irresponsabilité, il y a eu aussi depuis deux décennies une volonté délibérée d’affaiblir et de mettre à mal un certain nombre de filières industrielles et techniques du pays. À commencer évidemment par le nucléaire. Cela va bien au-delà de la négligence. Le terme de sabotage est revenu à plusieurs reprises, y compris devant des commissions d’enquête parlementaires.

-B.A. : Nous sommes en face des conséquences de comportements ignorants et électoralistes. Les deux ont abouti à la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui l’Europe, et à un moindre degré la France grâce à un parc nucléaire dont nos aînés ont su la doter avec un caractère visionnaire que tout le monde est bien obligé de reconnaître aujourd’hui.

L’ignorance, je reviens sur l’absence de prise en compte de la science dans la décision publique, sur la raréfaction des scientifiques autour des hommes et des femmes de pouvoir remplacés soit par des juristes, soit par de jeunes ingénieurs dont la seule boussole est de faire carrière et qui pour cela flattent le prince plutôt que le mettre devant la réalité des faits.

L’électoralisme parce que les compromis politiques qui ont été passés en Allemagne et en France ont conduit à mettre à bas le nucléaire en Allemagne et à fortement dégrader l’atout nucléaire français. Heureusement, la filière a survécu en France, mais très affaiblie avec de lourdes pertes de savoir-faire. Il faut espérer et tout faire pour qu’elle redémarre. C’est nécessaire pour le pays et pour l’Union européenne.

T&E : Si l’on regarde l’évolution de l’énergie nucléaire, deux développements technologiques se détachent : à long terme peut-être la fusion et, plus proche de nous car expérimentés et testés en grandeur nature, les réacteurs à neutrons rapides. Si l’on remonte à une trentaine d’années, la France était le numéro un mondial de cette technologie avec les réacteurs expérimentaux Rhapsodie, Phénix et Superphénix. Superphénix a été tué par Lionel Jospin et le projet Astrid qui devait lui succéder par Emmanuel Macron. Comment peut-on se fourvoyer à ce point-là ?

-B.A. : Dans le domaine des avancées technologiques de la fission nucléaire, oui, c’est un sabotage. Il y a eu un sabotage délibéré de la part de minorités activistes qui ont convaincu… facilement des politiques sans vision pour le pays qui ont mis leurs intérêts électoraux avant ceux du pays. On peut essayer de les absoudre partiellement au nom de l’ignorance. Mais peut-on prétendre gouverner un grand État et une grande nation avec le patrimoine scientifique, technique et industriel qui est le sien et ne pas être entouré de scientifiques solides ? On devine facilement ma réponse. Depuis le début de l’aventure nucléaire française, l’objectif a toujours été la fermeture du cycle du combustible. Pour des raisons industrielles, ce sont les réacteurs à neutrons lents qui ont été développés. Ils constituent la quasi-totalité du parc mondial et la totalité du parc français. La France avait de façon très précoce mis en œuvre et maîtrisée la technologie des réacteurs à neutrons rapides. Ils présentent l’avantage considérable d’épargner la ressource et de régler la majorité des problèmes de déchets. C’est ce qu’on peut appeler le nucléaire durable au sens onusien du terme. Il répond aux besoins de la génération actuelle sans compromettre les besoins des générations futures.

C’est un des plus grands gâchis scientifiques français. Il y en a hélas beaucoup et tous les jours quand de jeunes cerveaux français imaginent de nouveaux process et vont les développer à l’étranger. Derrière ce sabotage des neutrons rapides, il y a une idéologie qui ne veut pas que nous puissions disposer d’une énergie durable, d’une énergie propre, parce qu’elle entend imposer la décroissance. Elle est hostile au progrès et à mon sens est mortifère.

L’histoire de l’homme n’est qu’une suite d’innovations, d’inventions, de progrès, et l’humanité ne peut pas relever les défis d’aujourd’hui, démographique, climatique, des matières premières, en se privant de sa capacité unique et remarquable d’imagination, d’intelligence et de communication entre les générations. Il était prévu d’étendre ce sabotage aux réacteurs à neutrons lents, c’est-à-dire au parc existant avec toute une série de ministres de l’Environnement qui se sont ingéniés à détruire autant qu’ils ont pu l’industrie nucléaire.

C’est une coalition internationale qui est à la manœuvre. L’intégrisme anti-nucléaire est particulièrement puissant en Allemagne, pour des raisons historiques et d’infiltrations par des services et des intérêts de l’Est, et dans les institutions européennes. L’aveu d’échec du chancelier allemand, Friedrich Merz, et celui avec des larmes de crocodile de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, ne changeront pas grand-chose à mon avis.

Il faut bien comprendre que ce sabotage sert des intérêts. Des intérêts industriels des fabricants, des installateurs et des exploitants des éoliennes et des panneaux solaires, et des spéculateurs, car la finance verte s’est considérablement développée. Il faut dire que si vous investissez dans des parcs renouvelables, vous avez un achat garanti à un prix garanti de votre production pendant vingt ans. C’est un produit financier sans aucun risque garanti par l’État !

T&E : Ce qu’il y a de désolant, c’est que le système corrompu que vous décrivez continue aujourd’hui à fonctionner en toute impunité en dépit des dégâts infligés. La promulgation par décret de la PPE3 en fait la démonstration. Son application va se traduire, comme le montre le rapport d’EDF de février, par de plus en plus de difficultés pour entretenir, prolonger la durée de vie et rentabiliser le parc nucléaire français. On a balayé au passage tous les arguments des autorités scientifiques indépendantes du pays, l’Académie des sciences, l’Académie des technologies, le Haut-Commissaire à l’énergie atomique… Rien ne change.

-B.A. : Il faut revenir à l’origine du mal. Lors du discours de Belfort de février 2022, nous avons assisté à un virage à 180 degrés de la position d’Emmanuel Macron, dont il faudrait s’interroger sur l’origine, qui après avoir programmé la fermeture de 14 réacteurs nucléaires a annoncé qu’on allait y renoncer, prolonger au maximum la durée de vie du parc nucléaire existant et construire 6 voire 14 nouveaux réacteurs EPR2. Il avait également annoncé la poursuite d’un plan de développement rapide des renouvelables intermittents. Cela s’inscrivait dans la perspective d’une augmentation tout aussi rapide de la consommation d’électricité et de l’électrification des usages qui ne s’est pas produite. Un des facteurs qui explique cela est le prix de l’électricité. Il a connu un doublement en moins de quinze ans qui est en grande partie lié au développement des renouvelables.

Il y a une réalité que le gouvernement refuse de voir et il persiste. Il n’y a aucune rationalité dans les décisions qui sont prises. L’argument avancé selon lequel nous allons avoir besoin de tout cela ne tient pas deux minutes. Nos capacités de production sont très excédentaires par rapport à la demande et il y a d’ores et déjà dans les tuyaux des dizaines de gigawatts d’éolien et de solaire autorisés.

S’il y a un tel tour de passe-passe, c’est qu’il y a une action extérieure. C’est le lobby des énergies renouvelables et des gaziers, le complément idéal de l’intermittence. Je ne suis pas par principe contre les renouvelables intermittents, mais il faut démontrer qu’on en a besoin. Ce n’est pas le cas. Le mix électrique français est spécifique avec 70 % d’électricité d’origine nucléaire et 12 % d’origine hydraulique. La place est donc réduite. Il faut couvrir les pointes de consommation en hiver et elles ne le seront pas avec des renouvelables intermittents.

Avec la priorité donnée aux renouvelables intermittents sur le réseau, on pourrait se retrouver un jour avec la nécessité d’arrêter tous les réacteurs nucléaires. Et on ne les redémarre pas comme cela. On met en péril la sécurité d’approvisionnement et on continue à renchérir les prix de l’électricité.

T&E : Vous parlez d’irrationnalité. Elle a une explication qui peut être aussi rationnelle, l’intérêt, c’est-à-dire le capitalisme de connivence.

-B.A. : La question du conflit d’intérêt est évidente. Et c’est facile de la cacher. Il suffit de s’abriter derrière la politique énergétique européenne qui favorise outrageusement depuis des années les renouvelables intermittents et discrimine par tous les moyens le nucléaire.

À propos de l’auteur

La rédaction

La rédaction

Newsletter

Voir aussi

Share This
.et_pb_column_1_4 { display:none !important; } .wp-image-13628 { display:none !important; }