Le prix de référence du diesel en Europe a dépassé les 200 dollars le baril la semaine dernière. La Russie a prolongé sans surprise les restrictions sur ses exportations de diesel, victime elle-même de pénuries, tandis que les exportations de produits pétroliers raffinés en provenance du Moyen-Orient et notamment du Golfe Persique restent extrêmement limitées.
On ne voit pas trop comment la situation pourrait s’améliorer à court et même à moyen terme. En fin de semaine dernière, Aramco, la compagnie pétrolière nationale saoudienne, a informé plusieurs raffineurs européens qu’ils ne recevraient pas de pétrole brut dans le cadre de leurs contrats à long terme en octobre, après l’attaque de son oléoduc Est-Ouest par des affidés de la République islamique d’Iran. La compagnie s’efforce de rétablir une capacité partielle de l’oléoduc d’ici quelques jours, le rétablissement complet devant prendre environ six semaines. Elle essaye également de faire passer plus de pétrole brut par le Détroit d’Ormuz via les fameux convois « clandestins » sous protection américaine.
Déséquilibre mondial du marché des produits pétroliers
Aramco aurait trouvé un itinéraire alternatif pour environ 60 millions de barils, passant par le Golfe Persique et le détroit d’Ormuz et impliquant des transferts de navire à navire dans la mer d’Oman. Mais la majeure partie de ses barils est destinée à des raffineurs asiatiques. Pour compenser le manque, l’Europe s’approvisionne en brut provenant de la mer du Nord et d’autres régions du monde.
Mais le problème aujourd’hui le plus criant n’est pas celui du déséquilibre structurel du marché pétrolier. Il est bien réel mais ses conséquences sont atténuées par le recours aux réserves stratégiques, la production supplémentaire de pays qui le peuvent comme les Etats-Unis, le Venezuela, le Brésil, le Canada, le Guyana, l’Argentine… et les voies de contournement du blocus du Détroit d’Ormuz par oléoducs ou par des convois clandestins de tankers.
Le problème le plus immédiat est celui du profond déséquilibre mondial du marché des produits pétroliers raffinés et plus particulièrement du diesel et du kérosène. La production de diesel dans le monde a fortement baissé au cours des dernières semaines ce qui n’est pas le cas de la consommation. La loi du marché fait que les prix s’envolent ce qui permet d’ajuster la demande à l’offre. Ce qui est douloureux pour les consommateurs comme pour les économies.
Le choix européen d’abandonner le raffinage
Et cela est d’autant plus douloureux pour l’Europe et la France qu’elles ont fait le choix depuis de nombreuses années de délocaliser l’activité de raffinage. La France importe 50% de sa consommation de diesel… Nous avons délibérément fait fermer en Europe des dizaines de raffineries au cours des dernières années en imposant des normes environnementales de plus en plus strictes. Pas moins de 30 raffineries ont fermé en Europe entre 2009 et 2024. Le raffinage est polluant et en outre il dégage, en général, de faibles marges. La politique européenne a donc consister à se débarrasser de cette industrie… ce qui nous coûte très cher aujourd’hui.
Car les pays du Moyen-Orient et la Russie sont non seulement des exportateurs importants de pétrole mais aussi de produits pétroliers qu’ils raffinent sur leurs territoires et nous vendent ensuite en améliorant la rentabilité de leur production. Or les raffineries russes sont devenues depuis des semaines et même des mois la cible de prédilection des attaques de drones ukrainiens et il ne sort presque plus de produits pétroliers raffinés du Golfe Persique depuis six mois. Si un tanker est touché par un drone ou un missile, il sera endommagé mais les dégâts sont gérables car le pétrole brut est un produit relativement inerte. Ce n’est pas du tout la même chose du diesel ou de l’essence…
Les mensonges de Donald Trump
Cela n’a pas empêché Donald Trump d’aller expliquer que l’envolée mondiale des prix du diesel est liée presque exclusivement à la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Une façon de ne pas assumer ses responsabilités… Prendre Donald Trump en flagrant délit de mensonge n’a rien d’un exploit tant la réalité et les faits n’ont aucune importance pour le Président des Etats-Unis. A tel point qu’il devient parfois difficile de distinguer la communication de la Maison Blanche de la propagande éhontée permanente de la République islamique d’Iran. Et dans le domaine de l’énergie, Donald Trump dit tout et n’importe quoi. Dernier exemple en date, il a donc affirmé la semaine dernière sur les réseaux sociaux que « la hausse du prix du diesel dans le monde est principalement due à la guerre entre la Russie et l’Ukraine, et non à l’Iran ». Et il a réitéré cette affirmation à plusieurs reprises. Elle est évidemment fausse.
Selon des estimations compilées par l’agence Bloomberg, la guerre contre la République islamique d’Iran a retiré du marché davantage de diesel que le conflit russo-ukrainien. Pour la période allant de mars à août, les estimations de sociétés d’analyse du secteur de l’énergie telles qu’Energy Aspects, Kpler et Vortexa font état d’une perte moyenne d’environ 770.000 barils par jour en provenance du Moyen-Orient par rapport à la même période de 2025. Ce chiffre représente plus du double de la perte d’approvisionnement russe — environ 350.000 barils par jour — enregistrée sur la même période.
Déséquilibre historique
Il est vrai que l’impact du conflit en Ukraine sur l’approvisionnement en diesel a augmenté au cours des derniers mois à la suite des attaques contre des raffineries russes. En juillet et août, période durant laquelle Moscou a décidé d’interdire les exportations de gazole, les expéditions ont chuté de 615.000 barils par jour par rapport aux mêmes mois de 2025. Ce volume équivaut presque aux pertes d’approvisionnement en provenance du Moyen-Orient.
La perte de l’approvisionnement russe est arrivée au plus mauvais moment, plusieurs mois après le début du conflit impliquant l’Iran au moment où les stocks mondiaux de carburant s’amenuisaient déjà, laissant peu de marge de manœuvre pour absorber le nouveau choc. La disparition du marché de centaines de milliers de barils supplémentaires a ainsi transformé un marché qui était déjà extrêmement tendu en une crise profonde à l’échelle planétaire. Elle affecte l’Europe, l’Asie et l’Amérique.
Un problème de fond
La Russie est le deuxième exportateur mondial de diesel. En 2024, ses exportations de ce carburant ont atteint une moyenne d’environ 930 000 barils par jour, selon Vortexa. Toutefois, à l’échelle régionale, le Moyen-Orient exporte des volumes encore plus importants, avec environ 1,7 million de barils par jour la même année. Compte tenu de l’ampleur du problème, un accord entre la Russie et l’Ukraine visant à suspendre les frappes sur les raffineries, comme l’a annoncé Donald Trump, pourrait s’il existe apporter un certain soulagement. Faut-il encore qu’il soit réel. Maiscela ne résoudrait pas le problème de fond du déficit d’approvisionnement planétaire en produits pétroliers.
« Les pénuries liées au conflit impliquant l’Iran constituent le principal facteur de la pénurie de diesel et de produits pétroliers ainsi que de la flambée des prix, bien que les dommages subis par les raffineries russes accentuent ses tendances », explique à l’agence Bloomberg Rachel Ziemba, chercheuse au Center for a New American Security. « Un cessez-le-feu permettant la remise en état des raffineries et le retour des produits russes sur le marché allégerait quelque peu la pression. »













